De Pétrole! d’Upton Sinclair à There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson.

Ça alors! Le phénoménal film de Paul Thomas Anderson se fonde sur un livre tout aussi phénoménal, mais qui n’a pas grand chose de semblable. Pétrole! (Oil) date de 1927, c’est un roman d’un millier de pages. Dès les premières lignes, on est frappé par la vision stylisée du monde, et par ce père appelé tout au long du texte Papa, tout en rondeur et en méthode, plus stylisé qu’incarné. Quel contraste avec le personnage stupéfiant si violemment incarné par Daniel Day Lewis! Son fils, âgé de 12 ans en 1912, le suit sur les champs de pétrole comme son ombre et apprend tout de lui avec admiration.

L’affection respectueuse qui les lie ne tombera jamais dans la violence, malgré la différence qui singularise tout de suite son fils. Dès le début, la vie intérieure de Bunny, le fils de Papa, révèle une sensibilité qui n’occupe jamais son père. Durant sa jeunesse dorée, il révèle de plus en plus son sens de la justice. Son choix de faire des études vont définitivement, avec son exigence d’équité, l’éloigner du pétrole qui a enrichit son père, patient, déçu, puis qui se fait une raison.

L’extraction du pétrole, de sa recherche aux aspects financiers, est passée au crible, tout y est décrit avec minutie, des méthodes techniques aux pratiques sociales, c’est un document passionnant.

Une scène, entre d’autres, reste magistrale – elle est d’ailleurs restée dans l’esprit du fils, Bunny: c’est la réunion de petits propriétaires de terrains sous lesquels se trouve peut-être une fortune en pétrole, qui se chamaillent sur la défense de leurs intérêts. La perspective de l’enrichissement aiguise leur cupidité et la discussion dégénère en franches insultes; chaque personnage est croqué avec art. Quelle observation fine du social!

Peu à peu, le livre devient un roman initiatique. Centré sur Bunny, qui erre un peu à la recherche de son destin, mais qui sait de mieux en mieux à quoi dire non: à toutes les injustices que génère le capitalisme, et dont l’industrie du pétrole est un pilier. Tout comme le phénomène des preachers (Sinclair nous en offre un fabuleux personnage), qui s’enrichissent de manière éhontée sur le dos des la masse en besoin de croyances, ou comme l’industrie du cinéma, écorné en passant – nous sommes en Californie du Sud, et Angel City, la Los Angeles ainsi nommée par l’auteur, est le coeur d’un cinéma déjà puissant. L’évocation de la société riche des années 1920 est navrante, un monde au centre duquel règne la course à l’argent, où l’alcool coule à flot pour ceux qui peuvent en payer le prix (c’est la période très ambiguë de la Prohibition), où l’administration du Président Harding s’en met plein les poches (de nombreux scandales ont en effet éclaté pendant la courte année de son mandat présidentiel, même si on sait aujourd’hui qu’il n’était pas personnellement en cause). La critique de l’auteur est vive et incessante au sujet de l’administration Coolidge, républicain lui aussi (les temps sont durs pour les démocrates) qui exerce 10 ans de conservatisme dans cette Amérique de l’argent… Nous sommes à quelques mois du krach boursier de 1929!

Replacé dans son contexte, on lit avec amusement les pages sur la radio: cette nouveauté marqua les années 1920 dans tous les foyers (la fin du livre, très auditive, est surprenante), et l’auteur l’assimile à l’accès de tous rendu possible à la richesse, et instrument d’homogénéisation de masses dirigées en sous-main par les chefs du capitalisme… Aujourd’hui, la radio serait plutôt vue comme un instrument typiquement démocratique (en 1981 lorsque Mitterrand autorise les radios libres, un vent de démocratie souffle sur la France)… Même page amusante à propos du jazz, diabolisé (c’était le symbole de l’Amérique de l’argent aux yeux de la gauche), représentant la dégénérescence du capitalisme retournant aux pratiques sauvages d’un « Congo » inculte (sic! page 973).

Enfin, le roman devient un plaidoyer en faveur du socialisme, la Russie des Soviets étant décrite comme un « miracle ». Il faut alors faire un détour par l’auteur, Upton Sainclair, qui avec ses romans, notamment Jungle et Pétrole, fut l’un des promoteurs du socialisme aux États-Unis, à un moment où celui-ci était diabolisé, avec le communisme. Le roman récent Un pays à l’aube de Dennis Lehanne évoque aussi, dans les années 1920 à Boston, les luttes sociales, la peur terrible des « bolcheviques », des pratiques de grève, et les heurts que cela pouvait déclencher, évoque la même atmosphère de violence sociale.

Après cela, que dire du film, tout autre?

Paul Thomas Anderson, à quelque 35 ans, en a écrit le scénario, qui contient sans doute des éléments très personnels (il ressemblerait beaucoup à ce personnage autoritaire et sûr de lui) avant de le réaliser. Il en reprend certains aspects pour partir dans une toute autre direction. Le film est clairement centré sur le personnage du père, Daniel Plainview, qui n’a rien de bonhomme. Le personnage de preacher, qui travaille lui aussi d’arrache-pied à sa réussite avec un aplomb qui égale celui du pétrolier, est symétrique et opposé à celui de Plainview (le travail de Paul Dano est très bon et n’a été reconnu par aucun prix, alors que le film a obtenu de nombreux Oscars…). Objectif: s’enrichir, à tout prix. Le film est très violent, constamment sous une tension alimentée par la prestation très physique de Daniel Day Lewis, par la musique, par un scénario extrême. Cette violence était dans le texte d’Upton Sinclair, mais elle ne concernait les rapports sociaux et non le comportement des personnages.

La fameuse scène des petits propriétaires qui se chamaillent est reprise d’une manière significative du point de vue adopté par Anderson: si l’on entend tout de la réunion, on n’en voit que le visage de Daniel Plainview, cadré très près… Il fallait un comédien aussi exceptionnel que Daniel Day Lewis pour pouvoir se permettre cela, et rendre la scène passionnante! D’autres scènes collectives sont filmées de la même manière, sur le seul visage de Day Lewis. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est ce personnage totalement centré sur lui-même et sur sa réussite.

Le fils, enfant, dont l’origine est mystérieuse, suit son père avec admiration jusqu’à un accident qui le rend sourd, au cours duquel son père l’abandonne pour aller surveiller son puits de pétrole en flammes. À partir de là, l’enfant refuse de parler et s’enferme dans le silence, puis dans une autre vie, entouré par d’autres gens. Quelle belle trouvaille que cet épisode inventé par le scénariste! La faille brutalement révélée entre le père et le fils alimentera la misanthropie de Daniel Plainvew.

C’est un immense film, reposant sur les personnalités de Paul Thomas Daniel Day Lewis. Qui comporte cependant un hiatus, celui qui sépare l’enfance du petit garçon et l’adulte face à son père – la scène d’explication entre le père et le fils devenu adulte montre une relation complexe et nouvelle, que le spectateur doit prendre comme acquise alors que ne lui en a a été montrée que l’histoire.  L’atmosphère de mystère sombre et louche qui nimbe tout le film pousse cependant à accepter cette étrange coupure. Comme le titre There Will Be Blood l’annonce, il n’y aura pas de limites à la violence de cette histoire d’enrichissement nourri par la haine des hommes. Anderson retrouve Sinclair pour dire que la cupidité mène à une voie sans issue.

Pétrole! [Oil] roman américain d’Upton Sinclair, 1927.

There Will Be Blood, film américain de Paul Thomas Anderson, 2007.

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