Elena, de Andreï Zviaguintsev.

Sobre et lent, l’image – peu de son, beaucoup de silence – entre lentement dans une histoire en apparence banale. Un couple vit dans un appartement luxueux. Elena fait  office de domestique au sein d’un mariage tardif et déséquilibré. Les relations avec son mari semblent posées, amicales, bienveillantes. Elles sont en réalité sur le mode du pouvoir violent.

Son fils à elle la sollicite souvent pour de l’argent. Sa fille à lui cultive le cynisme et dépend sans compter, se moquant ostensiblement de tout – un très beau personnage, dès qu’on la voit paraître, la hargne solide et le désespoir tout proche du rire. Quelque chose qui semble très russe à mes yeux d’Européenne. Elena Lyadova est une comédienne à suivre.

Mais Elena ne la comprend pas. Sa famille vit dans la galère, au pied de trois réacteurs nucléaires inhumains, dans un monde autrement glauque et violent, qui n’a pas plus de sens que celui de la richesse facile, mais dans lequel on est vulnérable, sans l’argent qu’il faut verser en dessous de table pour le moindre geste, un monde dans lequel toute volonté s’est évanouie. Alors elle donne à son fils tout l’argent qu’elle peut, sans amour ni même considération en retour. Qu’importe, elle fait tout pour eux, tout pour sa descendante.

Elle parvient à vivre dans un certain équilibre entre ces deux mondes, dans une vie silencieuse et isolée. Jusqu’au jour où son mari refuse un don important qui décidera de l’avenir de son petit-fils.

Alors la violence va s’imposer, à Elena la douce, aussi. Je pense à Anna La Douce, écrit voici un siècle par le Hongrois Kosztolányi, pour évoquer la violence irrémédiable qui subsiste derrière des rapports en apparence apaisés par l’amour, par le sexe, entre deux catégories sociales que tout oppose, une bonne et son maître. La fin est la même. C’est le processus qui est impressionnant, et si magnifiquement analysé par Kosztolányi – il est simplement narré dans le film de Zviaguintsev, ce qui contient une force dramatique à la Dostoïevski.

Dans le film de Zviaguintsev, la musique immédiatement reconnaissable de Philip Glass, pourtant magnifique en elle-même, intervient soudainement, trop tôt, à tort (était-ce le bon compositeur à solliciter? je ne crois pas). La musique surgit durant les déplacements solitaires – Elena en car, en train, en tram, à pieds, pour aller voir son fils; son mari dans une auto luxueuse, pour aller à son club de sport. Or cette musique introduit l’inquiétude, la certitude du drame, immédiatement, et un rythme exigeant qui justement n’est pas dans le film. C’est une erreur que cette évocation prématurée voire inutile. Car toute la beauté de ce film réside dans sa simplicité dénudée. L’histoire contée, à elle seule, constitue le drame, profond et amer, dans tout son dénuement.

Publicités

About this entry