Lire aux cabinets, de Henry Miller. Une référence pour L’écritoire.

La courte édition à 2 €uros reprend avec ce titre accrocheur deux articles faisant partie des Livres de ma vie, publié en 1957 et édité aussi par Gallimard: un beau texte sur la lecture, Ils étaient vivants et ils m’ont parlé, porte sur le lien entre les auteurs et le lecteur; puis vient l’hilarant pamphlet éponyme, qui constitue pour L’écritoire une référence à plusieurs titres. Suivons Miller:

Qu’est-ce qui sollicite l’envie (comprenez: qui donne sens) de lire ou non tel ou tel livre? Sûrement pas les plus académiques recommandations. Miller ne cesse de frôler le concept, qui n’existait pas encore, de serendipity, ce hasard heureux et plein de sens qui fait le tracé de notre itinéraire (intérieur, intellectuel, ou tout simplement de notre vie). Il nous rappelle que ce qui nous porte à vouloir lire un livre plutôt qu’un autre tient aux multiples hasards qui nous font croiser un titre, un auteur. La recommandation de ne surtout pas lire un livre précis peut nous y inciter parfois, davantage que toutes les incitations à lire un titre! Oh combien il a raison, combien cette question pose une interrogation constante sur l’enseignement de la littérature (ou d’autres disciplines!) avec ses lectures obligatoires – et combien cette idée ne cesse de venir me chatouiller lorsque j’écris mes petits billets.

Mais passons aux cabinets. Dans une critique d’une ironie féroce, avec toute sa gouaille et de son écriture la plus délurée, Henry Miller s’en prend à cette terrible habitude de lire aux cabinets, et de ne pas se laisser un seul instant pour libérer ses entrailles, penser, être avec soi, créer. Lire ne peut pas être un exercice apparenté au gavage des oies.

Souvenons-nous en, pour nous-même, et aussi lorsqu’il s’agit de donner aux enfants le goût de lire.

Tout cela n’a rien (ou presque) d’une blague pour Miller, qui, sur un ton truculent en arrive à une conclusion forte: l’écriture est donnée à tous. Chacun porte un livre, caché en soi. C’est la lecture, ou l’interprétation que l’on peut en faire, qui n’est pas partagée par tous. C’est pourquoi tout le monde n’écrit pas, ou n’écrit pas vraiment… son propre livre.

N’est-ce pas là une idée aussi prégnante et impressionnante que celle de la Caverne platonicienne?

Miller prolonge par quelques conseils loufoques et provoquants qui font croire que sa colère est plus réelle que son humour. J’ai pu d’ailleurs trouver des critiques de ce livre qui montrent que son ironie n’est pas comprise par tous ses lecteurs, certains prenant même curieusement ce livre pour une apologie de la lecture aux cabinets. Par son insistance véhémente, son acharnement sur le pauvre bougre qui lit aux cabinets – et ses arguments pas toujours très rigoureux, moins clairs que son emportement – et par les idées puissantes qu’il évoque, l’air de rien, le texte est, dans la veine rabelaisienne, l’un des plus réjouissants et des plus beaux pamphlets qui soient.

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