« Je pensais que les livres étaient comme des arbres »

Une fois que j’ai su lire et écrire, j’ai dévoré les livres! Je pensais que les livres étaient comme des arbres, comme des animaux: ils étaient nés! Je ne savais pas qu’ils avaient un auteur! Quand j’ai fini par le comprendre, j’ai dit: c’est ce que je veux.

puis

Quand, consciemment, à l’âge de treize ans, j’ai assumé la volonté d’écrire – j’écrivais quand j’étais petite mais je n’avais pas assumé un destin –, quand j’ai assumé la volonté d’écrire, je me suis vue tout à coup dans un vide. Et dans ce vide, il n’y avait personne qui pût m’aider. Je devais moi-même me dresser sur un néant, je devais moi-même me comprendre, moi-même inventer pour ainsi dire ma vérité. J’ai commencé, et même pas par le commencement. Les papiers se joignaient les uns aux autres – le sens se contredisait, le désespoir de ne pas pouvoir était un obstacle supplémentaire pour réellement ne pas pouvoir. L’histoire interminable que j’ai alors commencé à écrire (très influencée par Le loup des steppes, de Hermann Hesse), quel dommage que je ne l’aie pas gardée: je l’ai déchirée, méprisant tout un effort presque surhumain d’apprentissage, d’autoconnaissance. Et tout était fait dans le plus grand secret. Je n’en parlais à personne, je vivais seule cette douleur. Je devinais déjà une chose: il fallait toujours essayer d’écrire, ne pas attendre un meilleur moment car celui-ci tout simplement ne viendrait pas. Écrire a toujours été difficile pour moi, même si je suis partie de ce qu’on appelle une vocation. Une vocation est différente du talent. On peut avoir une vocation et ne pas avoir de talent, autrement dit, on peut être appelé et ne pas savoir comment aller.

Clarice Lispector, entretien puis La découverte du monde.

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