La leçon de Mo Yan.

C’est vrai, en cet instant-là, je n’éprouve que des sensations, je ne pense à rien, j’ai presque l’impression d’être dans un rêve, un rêve qui réfracterait le réel. Je sens soudain le bateau couler, au moment où l’eau recouvre presque le plat-bord, il s’élève lentement, alentour ce n’est plus de l’eau, ce sont des bris de verre bleutés qui jaillissent de tous côtés, sans bruit, et s’il y a bien quelque bruit, il semble très loin, très lointain, comme ces voix venues de la rive que l’on peut vaguement percevoir quand on est tout au fond de l’eau, et ce que l’on soit un être humain ou un cochon.

[Tu es un ami très proche de Mo Yan, je te prie de lui transmettre cette clé de l’écriture romanesque: chaque fois que l’on arrive à un point important de l’intrigue, quand, dans la description d’un personnage, on n’est pas sûr de trouver le ton juste ou que l’on ne dispose pas de moyens assez forts, il suffit d’expédier le personnage en question au fond de l’eau. C’est un monde où l’absence de bruits et de couleurs l’emporte sur leur présence, c’est bien cela, faire comme si tout se passait au fond de l’eau. S’il m’écoute, c’est un grand auteur. C’est bien parce que tu es mon ami que je te dis cela: comme Mo Yan est ton ami, il est le mien également, et c’est pourquoi je te charge de lui faire part de ce que je te dis.]

Le bateau penche violemment, Diao Xiaosan semble vouloir se mettre sur ses pattes. La lune, pareille au romancier, confrontée au problème que nous venons d’évoquer, a l’esprit vide, elle aussi. Liu Yong, qui se penche pour enclencher la machine, pique une tête dans le canal, il provoque des éclaboussures qui semblent, à leur tour, des bris de verre bleutés. Le diesel ressaute, crache une fumée noire, le bruit est très faible, c’est vrai, j’ai l’impression d’avoir les oreilles pleines d’eau. Liu Xiaopo oscille, il a la bouche bée, en sort un souffle aviné, il se balance d’avant en arrière, il a la moitié du corps hors du bateau, ses reins sont appuyés contre le dur plat-bord en tôle d’acier, puis il finit lu aussi par piquer une tête dans l’eau, l’eau éclabousse, sans bruit, toujours cette impression de bris de verre bleutés. Je saute, saute, mon poids de cinq cents livres fait danser la petite embarcation. Qiao Feipeng, conseiller auprès du détachement de chasseurs et auquel j’ai eu à faire il y a de nombreuses années, voit ses jambes faiblir, il tombe à genoux au fond du bateau, frappe son front contre le pont à plusieurs reprises, c’est d’un comique!

Je ne pense à rien, je ne vais pas chercher tous les vieux fatras enfouis au fond de mon cerveau, je baisse la tête, la relève, l’expédie hors du bateau. Sans bruit, l’eau éclabousse les ses débris de verre. Il ne reste plus que Zhao Yonggang, celui qui a l’air d’un brave, il tient un bâton en bois (qui dégage un parfum frais qui est peut-être celui du bois de sapin, mais je ne réfléchis pas davantage à la question), il vise mon crâne et m’en assène des coups répétés. J’entends un bruit qui semble venu du plus profond de mon cerveau et se transmet jusqu’à mes tympans. Le bâton s’est cassé en deux, une partie est tombée dans l’eau tandis que l’autre reste dans sa main. Je n’ai pas le temps de m’occuper de savoir si j’ai mal à la tête ou non. Je fixe du regard la moitié de bâton qu’il tient dans sa main et qui remue le clair de lune tout comme on remue de l’amidon de haricots mungos dissous dans l’eau. Le bâton est pointé vers moi, vers ma bouche. Je le mords. Il tire dessus. Violemment. Il a vraiment une force immense. Je vois son visage devenu tout rouge, on dirait une lanterne rivalisant d’éclat avec le clair de lune. Je pousse un soupir, on pourrait croire à une ruse de ma part, mais en fait j’ai soupiré machinalement. Il tombe à la renverse dans l’eau. À ce moment-là, tous les bruits, toutes les couleurs, toutes les odeurs arrivent avec fracas.

Je prends mon élan et je saute dans la rivière, faisant jaillir des gerbes d’eau sur plusieurs mètres de haut. L’eau est glacée et visqueuse, on dirait de l’alcool qui serait resté longtemps en cave. Au premier coup d’oeil, je vois les quatre hommes qui coulent puis remontent à la surface de l’eau. Liu Yong et Lü Xiaopo étaient ivres, au départ ils n’avaient déjà plus aucune force dans les bras et les jambes, pas plus qu’ils n’avaient les idées claires, au point où ils en sont à présent je n’ai pas besoin de leur donner un coup de main pour qu’ils meurent. Si Zhao Yonggang, celui qui a l’air d’un brave, peut s’en sortir et regagner la rive, eh bien, qu’il ait la vie sauve! Qiao Feipeng s’agite près de moi, son nez violacé se montre à la surface de l’eau, il souffle bruyamment, c’est détestable. Je frappe son crâne chauve avec mes pattes, il ne bouge plus, sa tête plonge, son derrière flotte.

Je descends la rivière, suivant le courant, le liquide d’un blanc argenté que forment l’eau et le clair de lune ressemble à du lait d’ânesse proche de l’état de congélation. Derrière, le moteur diesel sur le bateau hurle comme un forcené, tandis que de la rive monte un brouhaha de cris d’effroi. Une voix crie:

« Tirez, mais tirez donc! »

Les fusils du petit groupe des chasseurs de sangliers ont été emportés par les six soldats démobilisés rentrés les premiers à la ville. À l’avenir, exterminer en temps de paix les sangliers avec des armes de pointe comme celle-ci vaudra des sanctions à ceux qui en prendront l’initiative.

Je plonge soudain au fond de l’eau, comme un grand romancier, je laisse tous les bruits derrière moi et au-dessus de moi.

Mo Yan, La dure loi du karma, traduction Chantal Chen-Andro, fin du chapitre trente-cinq.

Rebond 2 @monterosato

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