Les ours n’ont pas de problème de parking, de Nicolas Ancion.

La plume de Nicolas Ancion est bien acérée, non pas qu’elle manque de tendresse, bien au contraire, mais elle a particulièrement de ressort et l’art du récit, du drama, est extraordinairement maîtrisé,  – ses temps et ses voix multiples, ses rythmes –, dans les textes courts qui constituent l’ensemble de nouvelles Les ours n’ont pas de problèmes de parking.

L’auteur belge, dont les nouvelles, pièces de théâtre, romans et poésies sont déjà largement publiées, nous fait entrer dans un univers tout à fait singulier, où le merveilleux et le réel, la tendresse et la dureté composent ensemble pour des textes fondamentalement poétiques, que l’on entend. Quelle réjouissance! Quel art de la drôlerie subtile, du cocasse sobre mais endiablé!

Précipitez-vous pour ce joli cadeau. Ce livre tombe tellement bien (sur moi) au moment où arrive l’automne. Après cela, haha… on fait des rêves détonnants. Plus question de dépression saisonnière!

Tout marchait comme sur des patins à roulettes.

Nicolas Ancion, Les ours n’ont pas de problème de parking, Publienet, 2012.

Chez Publienet

Les autres publications de Nicolas Ancion

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Altérité de plume.

J’écris: aujourd’hui Anh Mat m’a appris

La fiction est une médiation entre nos altérités insoutenables l’une à l’autre.

Écho aux Nuits échouées @Anh_Mat

Une ville (13 boucles), d’Emmanuel Delabranche.

13 boucles dans une ville, celle du Havre. Le terme de boucle est extrêmement pertinent pour ces voyages dans la ville, dans le temps, celui de l’enfance souvent, d’Emmanuel Delabranche.

Ce texte n’est pas le seul publié par l’auteur, qui toujours s’exprime avec cette voix si particulière donnée par un texte sans ponctuation. Le retour à la ligne de ces courts paragraphes est le seul repère. Il est donc nécessaire d’apprendre à entendre la voix de l’auteur – une écriture dénuée de tout ce qui semble avoir été fioriture, une écriture sans moulures haussmaniennes, une écriture havraise comme les façades de la ville en quelque sorte – de déceler le rythme de sa phrase, qui prend des libertés – mais pas toujours: sujet verbe complément existe aussi, ce qui est, j’avoue, le plus désarmant, avec les passages qui nous restent inévitablement obscurs.

Mes carnets se nourrissaient de ces balades et l’idée de naître qu’il fallait dessiner aux immeubles plats des toits et aux façades de béton brut des moulures et d’imaginer une ville passée recouvrant celle du futur

Je rêvais à cette ville aimée capitale centrée irriguant la mienne tellement détestée que ma perception était complexe et contradictoire comme l’amour de la tour au port et cette volonté d’haussmanniser la ville de perret car elle était horrible à les écouter grise à se tuer cette nouvelle cité

Pourtant, derrière la visible caractéristique formelle, il est difficile et passionnant d’essayer de saisir où se trouve la véritable singularité de cette écriture.

Et je me suis mis à marcher à arpenter les rues les quartiers d’abord environnants puis plus lointains une à trois ou quatre heures de marche à onze ans je découvrais le territoire urbain l’assimilais prenais des notes dessinais pointant tant les constructions que les vides formant places et respirations et la ville est devenue mienne les aboiements les boutiques les escaliers reliant ville haute et ville basse les rues ensoleillées et celles toujours dans l’ombre les entrepôts les ateliers et ces échappées uniques vers le port ou la mer

À mon oreille, cette voix prend les accents d’une sorte d’inspiration, devient vaticination. Elle retient ses mystères, on ne comprend pas toujours ce que cette parole détient, et retient aussi (ainsi notamment dans un autre texte, De lui mon histoire, pour lequel ce mystère fonctionne merveilleusement bien car il se lie encore plus clairement à un secret d’enfance). L’écriture détient un secret et le préserve tout en le diffusant. L’écriture provient du coeur de l’intime.

Je regrette beaucoup que Delabranche n’évite pas l’écueil de la nostalgie, C’était mieux avant, les gens partageaient tout, la ville était réellement une communauté alors qu’aujourd’hui l’individualisme prévaut. C’est un lieu-commun et historiquement une erreur. Et c’est ne pas apercevoir comment la promotion de l’individu passe par des changements de comportement et… de paramètres pour les observateurs. Ervin Goffman est le premier à l’avoir vu avec une bienveillance pour la société qu’il observait, qui est la clé de toute sa compréhension du monde. Ainsi par exemple Goffman évoque-t-il « l’indifférence civile » pour comprendre cette apparente ignorance qu’ont les gens les uns des autres au coeur d’une ville.

Mais il s’agit ici de littérature, et ce voyage avec le texte d’Emmanuel Delabranche est passionnant, dans l’urbanisme d’une ville que l’on ressent, que l’on apprend par son expérience d’enfant. Une ville bien méconnue des Français eux-mêmes, comme si elle était tellement au bord du territoire… et si récente qu’elle n’aurait pas d’attrait. L’enfance dans une telle ville est véritablement une expérience –  c’est-à-dire, comme le montre bien Michel Lussault dans son dernier ouvrage (Habiter la terre, 2013), ce qui nous fait connaître l’espace –  et c’est de cela dont nous fait part l’auteur, devenu architecte, y compris peut-être en empruntant ce « on » de l’enfance, ce « on » illusoire des enfances.

On a aimé la ville reconstruite bien plus que toute autre celle de brique sale et triste aux commerces désertés aux rues vidées on a aimé la ville reconstruite comme on aime celui qui nous accueille nous donne tout et nous épanouit on a aimé la ville reconstruite dont on était les premiers occupants à qui on donnait vie

Savoureux point de vue que celui de la découverte d’une ville par l’enfant, qui nous replace dans la vision qu’il avait du monde et nous fait vivre son être au monde et la lente émergence de l’amoureux de la ville.

Les rues sont larges et droites l’étendue urbaine fait du bien loin de s’y placer on y prend vie on y devient et ce vide ce creux dans la main donne comme seins

Emmanuel Delabranche, Une ville (13 boucles), Publie.net, 2012

Chez Publie.net

Le blog d’Emmanuel Delabranche

Le très beau texte De lui mon histoire, sur Nerval.fr

« puisque la vie est mouvement »

Ce livre est le chapitre final, la somme d’un ouvrage conçu et commencé en 1925 [Faulkner écrit en 1959]. Étant donné  que l’auteur aime à penser, et espère, que l’oeuvre de toute sa vie est partie d’une littérature vivante et puisque la vie est mouvement et que le mouvement est changement, modification, donc que la seule alternative au mouvement est l’immobilité, la stase, la mort, on trouvera des contradictions dans le déroulement, durant trente quatre années, de cette chronique particulière. Le but de cette note est simplement d’avertir le lecteur que l’auteur y a déjà découvert plus de contrastes et de contradictions que le lecteur lui-même n’en trouvera, du moins l’espère-t-il; contrastes et contradictoires dus au fait que l’auteur croit avoir appris plus du coeur humain et de ses problèmes qu’il n’en connaissait il y a trente-quatre ans, et qu’il est sûr qu’ayant vécu toute cette longue période avec eux, il connaît les personnages de son roman mieux qu’il ne les connaissait alors.

W.F.

Ainsi débute le troisième volume de la trilogie consacrée à la famille Snopes, Le Domaine. Et en effet, comme c’était déjà un peu le cas dans La ville, qui succédait au Hameau, l’histoire de certains personnages est réécrite, modifiée, peaufinée. Comme j’aime ce mépris que Faulkner annonce d’emblée pour les amateurs de séries, et d’histoires en épisodes, les fous de la cohérence du récit, au profit d’une « littérature vivante », de la vie de son auteur! qui est la même chose que la vie de ses personnages.

« il était une fois »

J’ai répondu que j’aimerais vraiment pouvoir enfin écrire un jour une histoire qui commencerait ainsi: « il était une fois… » Pour des enfants? m’a-t-on demandé. Non, pour des adultes, ai-je répondu déjà distraite, occupée à me souvenir de mes premières histoires que j’écrivais à l’âge de sept ans et qui commençaient toutes par « il était une fois ». Je les envoyais au supplément pour enfants du jeudi du journal de Recife et pas une, mais vraiment pas une, n’avait jamais été publiée. Et même alors que c’était facile de comprendre pourquoi. Aucune ne ne racontait à proprement parler une histoire avec les faits nécessaires pour une histoire. Je lisais celles qu’ils publiaient et toutes racontaient un événement. Mais s’ils étaient têtus, moi aussi.

Depuis cette époque, toutefois, j’avais beaucoup changé, peut-être que cette fois je serais prête pour le vrai « il était une fois ». Je me suis aussitôt demandé: Et pourquoi je ne commence pas tout de suite? Ce sera tout simple, ai-je senti.

Alors j’ai commencé. Oui mais voilà, une fois la première phrase écrite, j’ai vu immédiatement que c’était encore impossible. J’avais écrit: « Il était une fois un oiseau, mon Dieu ».

Clarice Lispector, La Découverte du monde.

« Je pensais que les livres étaient comme des arbres »

Une fois que j’ai su lire et écrire, j’ai dévoré les livres! Je pensais que les livres étaient comme des arbres, comme des animaux: ils étaient nés! Je ne savais pas qu’ils avaient un auteur! Quand j’ai fini par le comprendre, j’ai dit: c’est ce que je veux.

puis

Quand, consciemment, à l’âge de treize ans, j’ai assumé la volonté d’écrire – j’écrivais quand j’étais petite mais je n’avais pas assumé un destin –, quand j’ai assumé la volonté d’écrire, je me suis vue tout à coup dans un vide. Et dans ce vide, il n’y avait personne qui pût m’aider. Je devais moi-même me dresser sur un néant, je devais moi-même me comprendre, moi-même inventer pour ainsi dire ma vérité. J’ai commencé, et même pas par le commencement. Les papiers se joignaient les uns aux autres – le sens se contredisait, le désespoir de ne pas pouvoir était un obstacle supplémentaire pour réellement ne pas pouvoir. L’histoire interminable que j’ai alors commencé à écrire (très influencée par Le loup des steppes, de Hermann Hesse), quel dommage que je ne l’aie pas gardée: je l’ai déchirée, méprisant tout un effort presque surhumain d’apprentissage, d’autoconnaissance. Et tout était fait dans le plus grand secret. Je n’en parlais à personne, je vivais seule cette douleur. Je devinais déjà une chose: il fallait toujours essayer d’écrire, ne pas attendre un meilleur moment car celui-ci tout simplement ne viendrait pas. Écrire a toujours été difficile pour moi, même si je suis partie de ce qu’on appelle une vocation. Une vocation est différente du talent. On peut avoir une vocation et ne pas avoir de talent, autrement dit, on peut être appelé et ne pas savoir comment aller.

Clarice Lispector, entretien puis La découverte du monde.

« par la combinaison des lettres tu peux comprendre de nouvelles choses »

Lave tes habits et si possible ne porte que des vêtements blancs, car cela est une aide sur le chemin qui mène le coeur vers la crainte de Dieu ou l’amour de Dieu. S’il fait nuit, allume de nombreuses bougies jusqu’à ce que tout soit illuminé. Puis prends dans ta main de l’encre, une plume et une tablette et souviens-toi que tu vas servir Dieu dans la joie et le contentement du coeur. Maintenant commence à combiner peu ou beaucoup de lettres, à les permuter et à les combiner jusqu’à ce que ton coeur soit réchauffé. Alors sois attentif à leurs mouvements et à ce que tu peux produire en les faisant bouger. Et quand tu sens que ton coeur est déjà chaud et que tu vois que par la combinaison des lettres tu peux comprendre de nouvelles choses que tu ne pouvais pas connaître au moyen de la tradition humaine ou par toi-même, et quand tu es ainsi préparé à recevoir l’influx de la puissance divine qui se répand en toi, alors applique toute ta pensée vraie à te représenter le Nom et Ses très hauts anges dans ton coeur comme s’ils étaient des êtres humaines assis ou se tenant autour de toi.

Abraham Abulafia (1240-1290), kabbaliste né à Saragosse, cité dans l’épigraphe du livre de BBenjamin Moser, Clarice Lispector: Pourquoi ce monde – Une biographie, 2012.