(Et pourtant l’espace, c’est l’autre.)

Dans les grandes villes on est pressé, on n’a pas de temps à perdre; on frôle autrui, à la limite du choc, indisponible, ancré dans d’autres réseaux que celui de la co-présence. 

Quand on demande son chemin, en Sardaigne, dans les toutes petites villes comme Bosa, le vieux Cagliari ou Oristano, en réponse, on nous accompagne. Savoureuse pratique, qui renvoie au passé, au-delà de sa propre vie. On se sent renvoyée aux habitudes de nos ancêtres. 

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Les villes sont si petites qu’il est plus simple de conduire l’étranger à sa destination. Et puis, toutes les rues n’ont pas de nom. Enfin, leur tracé est si compliqué qu’il rend les explications difficiles. 

Alors, on fait un bout de chemin avec l’étranger, et s’il en manifeste le désir, on fait aussi la causette avec lui. 
En parlant avec cette jeune fille roumaine qui m’emmène à la station des cars d’Oristano, qui me livre son temps et son histoire, je rêve à une équation qui déterminerait un rapport entre la taille des villes et le temps (la disponibilité) de ses habitants. Ce qui permettrait de conclure: si tu migres vers une plus grande ville, comme c’est le cas souvent, frontière à passer ou non, depuis 1945…. alors tu auras moins de temps pour autrui (de temps de vie?). 

Plus l’espace possible grandit, plus le temps possible à consacrer à l’autre, à l’inattendu, s’amoindrit. (Et pourtant l’espace, c’est l’autre.)

Passer à travers cette règle – habiter Paris et savoir souvent flâner, le nez au vent et la rencontre possible – serait un savoir si délicieux à cultiver… Un mode de vie si luxueux… 

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Contre tous les âges de raison.

Nous passons, au mieux, la moitié de notre vie à nous étonner de ce que le monde n’est pas aussi rationnel, sage, attendu que nous l’aurions cru; à apprendre que les gens ne sont pas si univoques, à déplorer parfois qu’ils sont ambigus, pluriels, irrationnels, extrêmes, délirants. Ces constatations mènent beaucoup à l’amertume quand ils devraient chanter de joie devant tant de diversité, de désirs singuliers, de complexité à l’épaisseur fascinante, infinie à observer – et à aimer, avec compassion et tendresse.
Pourquoi doit-on désapprendre que le monde n’est pas sage? D’où vient cet apprentissage premier et trompeur?

De nos parents, de nos aînés qui voudraient nous le laisser croire?
Pour nous rendre la vie plus facile, moins anxiogène? « N’en parle pas aux enfants… » Chuuut….

C’est un bien mauvais calcul, et il faudrait nous-même veiller à transmettre un autre monde.

Quand ces mauvaises leçons commencent-elles?
De toujours. Je ne sais pas. De toujours.

Un aspect très verbalisée pourtant, et visible, de cet apprentissage du faux, c’est avoir réponse rationnelle à toutes les questions que posent des enfants. Comment on fait la lune? Pourquoi la mer est salée? Que fait-on si l’avion tombe? Quel mauvais service l’adulte rend-il à l’enfant s’il n’a, comme seule réponse, qu’une recherche de « la vérité ».

C’est l’expression d’une curiosité qui doit être cultivée, elle, dans les questions et non dans des réponses rationnelles et explicatives. Car c’est là que se constitue l’idée foncièrement fausse que tout s’explique, qu’il y a une réponse à chaque chose. Alors que le monde, et l’amour du monde, ce sont des questions.
Ajoutons-en d’autres, expliquons aux enfants comment les hommes ont tâtonné, puis obtenu, pour le moment, telle réponse, quelles réponses il a pu donner avant, à une question qui se posait sans doute autrement. Pourquoi Dieu a-t-il créé la lune et fait que la mer est salée? Comment sauver son âme?

Pour éviter d’entraîner les enfants dans une frénésie d’encyclopédisme mensonger, on peut les emmener, sans angoisse inexprimée, dans le monde des questions sans réponse, et dans celui des questions qui changent, et qui nous indiquent pour de vrai dans quel monde nous nous trouvons, celui de l’impermanence.

S’il y a un chemin particulièrement merveilleux pour nous emmener dans ce monde-là, c’est celui de l’art, dans le jardin duquel il faut se promener souvent pour y respirer les senteurs. L’art, qui nous renvoie de l’anxiété certes, mais devant lequel on peut se tenir ensemble. Comme dans le monde.

Peu à peu il pourra grandir en construisant son propre questionnement.

Ainsi, parfois, il suffit de partager ses doutes. De lire quelques vers, de partager une musique, ou d’aller au musée. Et de se tenir la main longuement devant les traits que l’artiste a donné à ses propres questions.

Martine Franck a photographié un enfant aveugle au Musée du Louvre

Martine Franck a photographié un enfant aveugle au musée du Louvre.

L’insupportable et la littérature.

On est marrants.
On est en train de s’interroger sur la manière dont on veut réagir à cet événement (« ce qui est arrivé ») et on n’est pas d’accord.
De mon côté ce que je redoute c’est de casser le lien, même ténu, qui m’importe.

  • Un retweet.

C’est arrivé dans cet ordre. Je regarde tranquillement couler mon ruisseau twitter lorsque je vois passer une drôle de petite embarcation:

« Je la violais souvent, même le dimanche » #Brea

Retweet d’un homme par un autre, Guillaume, et citation d’un auteur homme.
Quelqu’un réagit. Sur l’isolation de cette seule phrase. Une femme.

Le tweeteur regrette que l’on ne puisse plus isoler des phrases de la littérature, avant c’était le cas.

Je réagis par l’ironie (au départ l’ironie c’est poser question).

Fut un temps où le viol était légal. Ah misère, où va-t-on!

Guillaume nous dit son étonnement.

C’est cet étonnement qui me sauve.
La journée se termine chacun par devers soi, pense, je pense.

  • Lendemain.

Tentatives de questionnement. Proposition d’échange par courriel. Évocations du blog. Bloguons blogua, chacun par devers soi.

Qu’est-ce qui t’étonne, Guillaume, précisément? J’aurais aimé partir de là…

***

  • La première chose qui m’interpelle

    c’est la force du genre dans cette histoire. de viol. et de compréhension.

M’interpelle la réaction genrée, même sur seulement quatre personnes. Deux femmes trouvent la reprise d’une citation isolée insupportable, les deux hommes le déplorent au nom de la littérature ou ne comprennent pas.

Je pense au viol en soi. L’histoire du viol par Georges Vigarello. J’ai plusieurs fois tenté d’entrevoir de le lire, jamais pu. Et JCOates, qui a écrit Viol, une histoire d’amour. Rien que les titres me font comme cette citation, pas possible d’envisager ces textes. Je les vois passer de loin, de temps à autre.

Et pourtant si j’avais lu Vigarello, je saurais peut-être mieux dire.

Le viol serait insupportable pour les femmes car il fait partie de leur histoire collective, et aussi de l’histoire personnelle, de la possibilité à la menace, et à la réalité.
Il existe bien sûr pour les hommes, peut-être plus tabou encore, mais peut-être pas aussi généralisé.
Je propose ceci: tous les hommes n’ont pas une histoire avec le viol. Toutes les femmes ont une histoire, de près ou de loin, avec le viol.
Il est donc illusoire de tenter de faire comprendre ce que moi femme je ressens à lire cette phrase isolée, en lançant une autre phrase mais d’un autre… genre. Je crois que le viol fait référence, pour les femmes, à quelque chose de bien plus ample, ancien, général. Ceci repris par la mémoire collective (hommes et femmes), par les stéréotypes de la culture présente, qui sont dans les fantasmes sexuels de beaucoup encore. D’hommes (souvent comme violeurs) et de femmes (souvent comme violées).
Quand on se met à changer profondément, nos désirs changent, nos fantasmes changent.

Je reste donc sur cette question: pour faire humanité, comment transmettre aux hommes cet inconscient féminin?

  • M’interpelle le rapport entre éthique et littérature.

Je ne crois pas que la littérature soit de plus en plus bornée par une morale exiguë. Je crois qu’elle continue d’explorer, et sans doute pour des publics de plus en plus larges, ce qui est au-delà de l’éthique.
La littérature n’est cependant pas exempte d’éthique. Elle n’est pas indépendante de toute éthique, libre de cette liberté illusoire que croient pouvoir atteindre les adolescents.
La barrière – entendez…: protection de l’individu – la plus récente placée par notre société est la protection des enfants.  Or les textes romanesque continuent d’explorer l’abus envers les enfants et toute l’ambiguïté de l’humain dans cette situation: il y a eu Lolita, Le roi des Aulnes, il y a Zombi et plein d’autres, mais Zombi je viens de le lire. La diffusion en est toute autre. Tournier et Nabokov ont des publics réservés. Joyce Carol Oates, non. Mais ces deux textes sont loin du tweet isolé: dans ces explorations, le texte important s’impose, la littérature peut aller sans doute plus loin qu’auparavant.
Dans Le roi des Aulnes, j’ai recherché l’occurence de « viol », et n’ai trouvé aucune phrase choc. Je suis restée fixée sur l’épigraphe: Michel Tournier cite Flaubert: « Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps ».
La regarder longtemps, cela implique un texte long, roman ou non – mais le roman n’a pas trouvé son égal dans une forme qui ne serait pas de fiction. Je ne crois pas. Sauf peut-être chez quelques historiens (La vie fragile, d’Arlette Farge), quelques sociologues, qui n’évacuent pas leur émotion et laissent en suspens des questions. Le texte long permet cela. La fiction est incomparable pour cela.
Lorsque Joyce Carol Oates donne à voir, sur 300 pages, ce qui se passe chez un homme souffrant de psychose et devenu meurtrier en série, elle pose la question: qu’est-ce qui se passe chez cet homme-là?
Et après dures lectures et nombre de phrases qui, isolées, seraient insupportables car elles n’auraient pas de sens, le texte, accompagnement de la folie, souffrance, inhumanité de cet homme, répond un peu à cette question et le restitue en tant qu’homme, le ramène à nous.
Antoine Brea, c’est un roman qu’il a écrit. Pas un tweet.

Lorsque je lis, c’est toujours, toujours, pour redéfinir plus loin mon humanité.

Même les tweets.

Lire la suite « L’insupportable et la littérature. »

Sages présences.

Florence, affalée dans le large fauteuil, qui rêvasse, les pieds en l’air, depuis un moment. Et se relève brusquement, s’écriant: « Ah non, Maman, tu vas pas mourir! » et s’élance vers la cuisine pour aller tirer sur la jupe de sa mère, impérative. Elle retourne au large fauteuil. Elle reprend sa profonde rêvasserie, achève: « Moi, je veux pas mourir! » Elle sort en trottinant.

Éloïse avec qui je suis seule ce soir. Je lis le journal, émue. « Qu’est-ce que tu lis? » – « C’est un monsieur, un vieux monsieur maintenant, qui raconte sa vie. Ses parents sont morts quand il était un enfant. Il est allé dans d’autres familles, qui le faisaient travailler et ne l’aimaient pas. » Elle réfléchit une minute. « Tu sais dans Les trois brigands… » Elle doit passer à autre chose, pensé-je « … les trois brigands au début ils sont voleurs et ils font peur à tout le monde, et à la fin ils s’occupent de tous les enfants abandonnés. » Je pensais assurer sa chute et c’est elle qui, s’envolant, m’emporte à sa suite. Dans mon désespoir, j’avais oublié que les hommes évoluent – ce qui les caractérise plus que tout autre chose.

Elía qui avec Rodrigo, leur belle amitié, leurs partages. À L’écritoire, chacun fabrique ses personnages avant d’en raconter l’histoire, papier, crayon, ciseaux, cartons divers. Rodrigo en a fait cinq ou six, Elía n’a pas terminé le sien. Rodrigo va faire autre chose. Elía, les yeux baissés sur son ouvrage, lance « Moi je termine toujours le dernier mais c’est parce que je fais les choses très bien », prévenant et heureux d’être soi, confiant. Rodrigo attend, tranquille –  leur belle amitié.

les+trois+brigands

(Florence, 3 – Éloïse, Elía, Rodrigo, 5 ans)

Merci @IsabelleP_B , philosophe; ses papotweets.

Apprendre de rêver.

« pas le temps de profiter de ces instants flous, où l’on se trouve entre deux mondes et on ne sait lequel choisir. Le rêve se dissout, en l’espace d’un instant. Je suis coupé à jamais du sommeil et projeté dans la banalité de ma journée. Y a-t-il un truc pour mieux profiter de ses rêves ? »

Oui, prolonger cet instant que je retiens entre mes cils, parfois une heure entière, lorsque je goûte et goûte encore et me remémore le rêve qui précède mon lent éveil. Une pratique délicieuse et davantage encore, un enseignement, parce que comme l’écrit Anne Dufourmantelle dans L’intelligence des rêves, ceux-ci nous donnent accès à une vérité profonde de notre être. En analyse, il se passe que sans le vouloir, l’on se remémore de plus en plus facilement nos rêves, qu’ils viennent de plus en plus clairement. On ne les appelle pas, ils viennent. Et peu à peu comme une évidence leur laisser du temps, au matin ou lorsqu’ils reviennent nous effleurer dans la journée, nous caresser ou nous brûler. Il m’arrive qu’un rêve me rattrape en pleine journée, qu’il éclaire d’un nouveau jour, d’une nouvelle vérité – une justesse plutôt, sensation juste de l’être, sensation d’être, sensation juste.
C’est ce sentiment complexe et simple que je recherche à ressentir et qui me rapproche de ce que je suis, bien cachée, bien protégée dans mes rêves. Au jour je retiens mon rêve comme mon souffle, qui s’apprivoise, et je le découvre en aveugle en le manipulant entre mes doigts un moment. Au jour j’apprends à m’imprégner de mon être rêve comme j’apprends à sortir sous la pluie fraîche sans protection et à me rapprocher de moi – partant, du monde.

Écho à Apprendre à rêver, @monterosato

Lire, c’est écrire sans inscrire.

Cette nuit je revisitai les premiers mots du Petit Prince avec une compréhension nouvelle:

J’ai vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir seul une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort.

D’abord le plaisir de rechercher les mots donne une forme d’accomplissement. Ensuite le plaisir de les retrouver, qui est plus orgasmique et qui peut être prolongé par l’énonciation du texte même. Enfin, tout cela un peu mêlé, l’aventure d’un nouvel éclairage sur un texte que l’on connaît depuis des années.

Il y a six ans, quelque chose s’est cassé dans mon moteur, me dis-je. Cela a été pour moi une question de vie ou de mort que de le réparer, seule. Il y a des pannes et des réparations que l’on ne peut pas partager, ou alors une infime partie. Dans certains voyages, il n’y a ni mécaniciens, ni passagers, qui pourraient partager avec vous la préoccupation de votre panne et vous prêter main-forte pour sa réparation. Je suis dans le désert, me dis-je. Le désert a des réserves de vie et de beauté, de rencontres insoupçonnées; d’une rose à un puits, à un renard, à  un serpent.

Et je me dis tant d’autres choses, que je n’inscrirai pas.

Lire un texte, cela peut ouvrir des possibilités insoupçonnées par l’auteur, mais que le texte, dans sa beauté, sa justesse et sa cohérence, contient cependant. Lire un texte, c’est créer. Ce n’est pas se situer hors des clous que de créer en lisant. Bien au contraire. Car il n’y a pas de clous. L’invitation est sans cesse offerte. S’évader en lisant, c’est aussi s’évader des intentions de l’auteur, qui, s’il est bon, ne consistent pas à vous emprisonner dans une lecture contrainte. Il est donc possible, voire probable, que ce soit l’une de ces ouvertures que je pratiquai dans ma nuit. La nuit favorise les excursions.

J’ai vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement. Saint-Exupéry, dont le livre est publié en 1943 à New York, le dédie à un ami français, l’auteur Léon Werth. Lui-même meurt de manière peut-être volontaire en 1944.

13 Novembre 2013. (texte retrouvé dans  la salle des machines d’un autre blog, non publié)

Ne pas écrire.

La contrainte permet au trait de s’exprimer, de prendre forme, sens
« pourquoi se plaindre de posséder dans le temps une limite? Sans limite il n’y a pas de forme, sans forme il n’y a pas de perfection » (*) – pas d’accomplissement du geste. Et vient la perfection – le geste de parfaire –, de textes quotidiens de 1000 signes.
La multiplication des contraintes que l’on se donne dans les écritures internautiques advient lorsque les possibilités s’élargissent, ouvrent sur une vastitude qui les impose. Écrire c’est risquer un trait dans l’immensité de la page.

Quand le corps ne suit plus et que l’esprit est malade, ne contient pas ne contraint pas ne détient pas ne produit pas ne rebondit pas,
Ne pas écrire, ne savoir que faire de ces mots que l’on travaille en tête, que l’on cisèle par morceaux de texte épars qui ne seront inscrits nulle part, inutiles fragments que l’esprit laissera de côté, allongée sans pouvoir bouger, ou en marchant avec lenteur, une seule chose à la fois – oublié, le texte, lorsque les mains se décrispent et reviennent à portée du clavier
Ne plus avoir cette joie en gorge de l’énergie que l’on a réussi après des heures à passer par le chas pour arriver au sens que l’on veut lui donner
Cette force du lancer de la balle lorsqu’on lui donne une visée précise, et qu’on l’envoie
À l’autre, à un certain endroit
Attendre impuissant sur le pont sans jamais que le vent gonfle la voile
Ne pas écrire c’est non plus un silence mais un cri étouffé dans une chambre sans écho, ne pas écrire intérieurement c’est déchirant

c’est inexister

Rebond 3 @monterosato et à cet autre texte.

(*)Lanza del Vasto parle de la mort, mais c’est un imbécile. Ou alors, il est mal traduit.