Contre tous les âges de raison.

Nous passons, au mieux, la moitié de notre vie à nous étonner de ce que le monde n’est pas aussi rationnel, sage, attendu que nous l’aurions cru; à apprendre que les gens ne sont pas si univoques, à déplorer parfois qu’ils sont ambigus, pluriels, irrationnels, extrêmes, délirants. Ces constatations mènent beaucoup à l’amertume quand ils devraient chanter de joie devant tant de diversité, de désirs singuliers, de complexité à l’épaisseur fascinante, infinie à observer – et à aimer, avec compassion et tendresse.
Pourquoi doit-on désapprendre que le monde n’est pas sage? D’où vient cet apprentissage premier et trompeur?

De nos parents, de nos aînés qui voudraient nous le laisser croire?
Pour nous rendre la vie plus facile, moins anxiogène? « N’en parle pas aux enfants… » Chuuut….

C’est un bien mauvais calcul, et il faudrait nous-même veiller à transmettre un autre monde.

Quand ces mauvaises leçons commencent-elles?
De toujours. Je ne sais pas. De toujours.

Un aspect très verbalisée pourtant, et visible, de cet apprentissage du faux, c’est avoir réponse rationnelle à toutes les questions que posent des enfants. Comment on fait la lune? Pourquoi la mer est salée? Que fait-on si l’avion tombe? Quel mauvais service l’adulte rend-il à l’enfant s’il n’a, comme seule réponse, qu’une recherche de « la vérité ».

C’est l’expression d’une curiosité qui doit être cultivée, elle, dans les questions et non dans des réponses rationnelles et explicatives. Car c’est là que se constitue l’idée foncièrement fausse que tout s’explique, qu’il y a une réponse à chaque chose. Alors que le monde, et l’amour du monde, ce sont des questions.
Ajoutons-en d’autres, expliquons aux enfants comment les hommes ont tâtonné, puis obtenu, pour le moment, telle réponse, quelles réponses il a pu donner avant, à une question qui se posait sans doute autrement. Pourquoi Dieu a-t-il créé la lune et fait que la mer est salée? Comment sauver son âme?

Pour éviter d’entraîner les enfants dans une frénésie d’encyclopédisme mensonger, on peut les emmener, sans angoisse inexprimée, dans le monde des questions sans réponse, et dans celui des questions qui changent, et qui nous indiquent pour de vrai dans quel monde nous nous trouvons, celui de l’impermanence.

S’il y a un chemin particulièrement merveilleux pour nous emmener dans ce monde-là, c’est celui de l’art, dans le jardin duquel il faut se promener souvent pour y respirer les senteurs. L’art, qui nous renvoie de l’anxiété certes, mais devant lequel on peut se tenir ensemble. Comme dans le monde.

Peu à peu il pourra grandir en construisant son propre questionnement.

Ainsi, parfois, il suffit de partager ses doutes. De lire quelques vers, de partager une musique, ou d’aller au musée. Et de se tenir la main longuement devant les traits que l’artiste a donné à ses propres questions.

Martine Franck a photographié un enfant aveugle au Musée du Louvre

Martine Franck a photographié un enfant aveugle au musée du Louvre.

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« Mais qu’est-ce que cela signifie, ‘apprendre à lire’? »

La première étape, donc, pour devenir un citoyen, consiste à apprendre à lire. Mais qu’est-ce que cela signifie, « apprendre à lire »? Plusieurs choses.

– D’abord, le processus mécanique d’apprentissage du code de l’écriture dans laquelle est enregistrée la mémoire d’une société.

– Ensuite, l’apprentissage de la syntaxe qui régit un tel code.

– Troisièmement, l’apprentissage de la façon dont les inscriptions faites selon ce code peuvent, de façon profonde, imaginative et pratique, servir à la connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Ce troisième apprentissage est le plus difficile, le plus dangereux et le plus puissant – et celui que Pinocchio n’atteindra jamais. Des pressions de toutes sortes – les tentations par lesquelles la société le détourne de lui-même, les moqueries et la jalousie de ses condisciples, l’indifférence de ses précepteurs – engendrent pour Pinocchio une série d’obstacles quasiment insurmontables à l’acquisition de la lecture.

« Comment Pinocchio apprit à lire », Alberto Manguel, Pinocchio & Robinson. Pour une éthique de la lecture, 2005.