L’humanité, de Bruno Dumont.

L’humanité sans majuscule. Sans rien connaître de Dumont encore, regarder en tout premier L’humanité à cause du titre déjà qui me bouleverse. Très, très lentement je prends une claque, à mesure que je vois ce regard doré inlassablement filmé, ce regard sur les hommes égal à celui de son grand-père peintre, sa tendresse, son sourire léger au moment où son chef explose. Aucun voyeurisme, aucune grossièreté dans ce cinéma qui touche au coeur.

La vulgarité indicative d’une faille.

Et quelque chose de particulièrement localisé à ce regard, puisque quelques jours auparavant j’écoutais une émission avec Arno (qui disait que maintenant il était sans frontière, car quand il était au sud de Bruxelles en train de pisser Paris était mouillé – le tgv aidant) qui portait la même « chose », cette chose à l’inverse des métropoles dont pourtant je me sens l’habitante naturelle… et que je trouvai alors une communauté dans son regard, dans son parler, dans sa poésie, et dans celle de cette minuscule ville, dans ces paysages, qui laissent le silence entrer, dans chacun des mots et des gestes.

Ici l’épluchage des patates, non, le regard sur l’épluchage des patates, le toucher, la caresse à la laie, tout comme l’étreinte délicate. La compassion du regard dont la pitié – celle de Domino, « tu me fais pitié à la fin » n’est que le reflet malhabile. La compassion qui va aller jusqu’à la culpabilité, ? Je ne sais pas comment comprendre la fin. Tant mieux. Mais toujours ce regard doré qui va vers la fenêtre, vers le monde.

Impossible à définir. Ce serait peut-être la seule ruralité qui reste au coeur des villes (au coeur de Bruxelles par exemple) et qui me réconcilierait avec la ruralité, que je croyais terriblement pleine de laideur (l’esthétique suffocante, les pauvres gens de Brel, les « malheureux » ici, ou ce « ne reste pas trop tard ce soir ne prends pas froid » de Ferré) et qui devient ici attendrissante, familière, rassurante; de vide (je connais bien celle de l’Est français que je déteste), et qui est ici en réalité nourrie de silence, laissant aux choses tout leur écho.

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38 témoins, de Lucas Belvaux. À suivre.

Le dernier film de Lucas Belvaux s’inspire d’un ouvrage de Didier Decoin, que je n’ai pas encore lu. D’ailleurs, je croyais que ce type était un humoriste, honte à moi! Il a eu le prix Goncourt, il fait partie de l’Académie Goncourt (voilà pour la biographie officielle, quand on n’y connaît rien), et il a publié en 2009 Est-ce ainsi que les femmes meurent, un titre déjà beau, qui inspira Belvaux. Un fait divers réel également. 38 personnes témoins d’un meurtre, qui laissèrent mourir une femme alors qu’elle appela à l’aide longuement. Cela s’est passé dans les années 1960, à New York.

Oh, la morosité du cinéma français, comme elle semble lourde quand les acteurs ne parviennent pas à la soulever! Pas une once d’humour, de distance, de ce qui fait les hommes dans les pires moments. Même la présence forte de Yvan Attal, comédien reconnu à juste titre; celle de Sophie Quinton, lumineuse puis touchée en plein coeur, est réduite à néant par le texte, par un jeu entre les deux principaux personnages qui sonne faux, maladroit, notamment lorsqu’il s’agit précisément de la culpabilité. Le texte est pitoyablement explicite, le couple sonne faux, dans ces passages. Cela détruit beaucoup du film.

Pourtant, l’histoire reste édifiante, passionnante. Les enjeux, importants, avec le rôle très bien conduit par Nicole Garcia, de la journaliste qui cherche à comprendre en profondeur avant de publier, peut-être, ce qu’elle sait et que la Justice ne veut pas ébruiter. Alors, en franchissant toutes ces maladresses terribles, on se prend à rêver de ce qu’aurait pu être cette histoire de culpabilité, écrite par Dostoïevski (encore lui!). Et je me tourne vers le livre de Decoin, avec une curiosité mêlée de méfiance. À suivre.

La suite: Est-ce ainsi que les femmes vivent, de Dider Decoin – Un romancier ne fait pas qu’écrire…