Suite française, d’Irène Némirovsky.

Le livre a été primé en 2004 (prix Renaudot) et il a une histoire aussi singulière que son auteure: jeune fille russe réfugiée en France après la révolution de 1917, son père regagne rapidement leur fortune familiale, elle fait partie de la très haute bourgeoisie, dorée – et en même temps elle est juive, de plus en plus juive aux yeux de la société des années 1930… Dans les années 1929-1930, son talent est cependant reconnu même par des antisémites notoires. En 1942 elle est retrouvée dans la campagne où elle s’est réfugiée, déportée par les Français, puis tuée dans un camp.

Suite française est un manuscrit non terminé, qu’elle écrit sur les rares papiers qu’elle trouve, en exil à la campagne. Sa fille le fait publier voici seulement quelques années.

C’est un texte fabuleux, le récit de la débâcle et du début de la guerre sans le mensonge a posteriori de l’après-guerre… c’est la guerre au regard des années 1930: la France est un pays encore très rural (voir le film Goupi Mains rouges, de Jacques Becker, sorti en 1943), avec des relents de féodalité; la société est très disloquée, urbains/ruraux, Paris/province, bourgeoisie/aristocratie, domestiques/patrons etc. Le mythe national de la débâcle commune n’a pas encore été construit, à l’aide des photos de la nation française réunie sur les routes, fuyant en choeur l’avancée allemande… Ici, pas de mythe, mais des gens observés avec une acuité jamais vue, jamais lue, Irène Némirovsky, dont c’est de loin le meilleur livre, donne l’impression saisissante d’avoir été telle une petite souris dans les vies des gens, dans les pensées même des gens, étonnamment retracées avec cette précision teintée d’amertume peut-être, mais d’un tracé si vif, si vrai qu’il en devient bienveillant envers les faiblesses évoquées sans fard, les hypocrisies sociales, les pauvres défenses. Le texte devrait être lu en même temps que les discours du Général de Gaulle, par les élèves français… C’est de la très belle littérature, et c’est un document.

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