Amphigouri.

Rencontré dans un Woody Allen, Anything Else (2003): traduction, « on pourrait aller voir ce… comédien faire étalage de ses amphigouris » (il est jaloux bien sûr). Un amphigouri est un discours ou un écrit burlesque, volontairement obscur ou incompréhensible (pour WAllen, ce n’est pas volontaire…). On dit « sans amphigouris » pour dire « sans détours », l’équivalent de cet écriteau qui annonçait à l’entrée du magasin: « Ici, pas de blabla ». C’est drôle et c’est joli, n’est-ce pas?

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Lire aux cabinets, de Henry Miller. Une référence pour L’écritoire.

La courte édition à 2 €uros reprend avec ce titre accrocheur deux articles faisant partie des Livres de ma vie, publié en 1957 et édité aussi par Gallimard: un beau texte sur la lecture, Ils étaient vivants et ils m’ont parlé, porte sur le lien entre les auteurs et le lecteur; puis vient l’hilarant pamphlet éponyme, qui constitue pour L’écritoire une référence à plusieurs titres. Suivons Miller:

Qu’est-ce qui sollicite l’envie (comprenez: qui donne sens) de lire ou non tel ou tel livre? Sûrement pas les plus académiques recommandations. Miller ne cesse de frôler le concept, qui n’existait pas encore, de serendipity, ce hasard heureux et plein de sens qui fait le tracé de notre itinéraire (intérieur, intellectuel, ou tout simplement de notre vie). Il nous rappelle que ce qui nous porte à vouloir lire un livre plutôt qu’un autre tient aux multiples hasards qui nous font croiser un titre, un auteur. La recommandation de ne surtout pas lire un livre précis peut nous y inciter parfois, davantage que toutes les incitations à lire un titre! Oh combien il a raison, combien cette question pose une interrogation constante sur l’enseignement de la littérature (ou d’autres disciplines!) avec ses lectures obligatoires – et combien cette idée ne cesse de venir me chatouiller lorsque j’écris mes petits billets.

Mais passons aux cabinets. Dans une critique d’une ironie féroce, avec toute sa gouaille et de son écriture la plus délurée, Henry Miller s’en prend à cette terrible habitude de lire aux cabinets, et de ne pas se laisser un seul instant pour libérer ses entrailles, penser, être avec soi, créer. Lire ne peut pas être un exercice apparenté au gavage des oies.

Souvenons-nous en, pour nous-même, et aussi lorsqu’il s’agit de donner aux enfants le goût de lire.

Tout cela n’a rien (ou presque) d’une blague pour Miller, qui, sur un ton truculent en arrive à une conclusion forte: l’écriture est donnée à tous. Chacun porte un livre, caché en soi. C’est la lecture, ou l’interprétation que l’on peut en faire, qui n’est pas partagée par tous. C’est pourquoi tout le monde n’écrit pas, ou n’écrit pas vraiment… son propre livre.

N’est-ce pas là une idée aussi prégnante et impressionnante que celle de la Caverne platonicienne?

Miller prolonge par quelques conseils loufoques et provoquants qui font croire que sa colère est plus réelle que son humour. J’ai pu d’ailleurs trouver des critiques de ce livre qui montrent que son ironie n’est pas comprise par tous ses lecteurs, certains prenant même curieusement ce livre pour une apologie de la lecture aux cabinets. Par son insistance véhémente, son acharnement sur le pauvre bougre qui lit aux cabinets – et ses arguments pas toujours très rigoureux, moins clairs que son emportement – et par les idées puissantes qu’il évoque, l’air de rien, le texte est, dans la veine rabelaisienne, l’un des plus réjouissants et des plus beaux pamphlets qui soient.

Le loup qui cherchait une amoureuse, d’Orianne Lallemand et Éléonore Thuillier.

Voici qui va passionner les filles comme les garçons, cette histoire savoureuse du loup qui se sent seul parmi les couples d’amoureux de toutes races qui l’entourent, va prendre conseil auprès d’amis très divers, et fait ensuite tout bien comme il faut pour se trouver une amoureuse. Que va-t-il lui arriver…?

Une jolie entourloupe à faire aux petits garçons et aux petites filles de trois ou quatre ans, en mal de reconnaissance de leur genre – moi, je suis un garçon je fais des trucs de garçons, moi je suis une fille je fais des trucs de fille – ! Ce livre drôle et tendre va les rassembler un  moment puis les faire repartir, tout rêveurs, vers leur destinée amoureuse.

Paddy Clarke ha ha ha, de Roddy Doyle.

C’est lui l’aîné de la famille qui s’agrandit, celui qui part jouer avec sa bande des journées entières dans les terrains interdits, y faire les quatre-cents coups, les bagarres, le football à vingt dont vingt équipes qui jouent les unes contre les autres; ce sont eux qui font des concours de sonnettes – record: 17 fois toute la rue sans se faire attraper par personne, organisés en relais– et pour celui qui perd, il y a forcément des défis à relever: manger un bout de rat, oser demander son prénom à sa mère… C’est lui Patrick, Paddy, comme son père puisqu’il est l’aîné, qui fait trembler son petit-frère sans se rendre compte que celui-ci acquiert des forces insoupçonnées… Ah la découverte crue du monde, quel goût ça a la boue, qu’est-ce que ça fait si je lui met de l’huile de briquet dans la bouche et que je le fais flamber, comment aller voler de manière très organisée les petits commerçants de cette banlieue lointaine qui se développe encore, d’abord par de formidables terrains de jeux sous forme de tuyaux énormes et de plus en plus long jusqu’au bout desquels il s’agit de courir, sans frémir du noir le plus total. Et puis le père adulé, soupe-au-lait, qui lui apprend parfois, quand il est de bonne humeur, une chanson nouvelle, à faire du vélo, qui lui apprend des rudiments de politique. Et sa mère, qui ne crie jamais et qu’il adore faire rire. Et l’école, où le maître respecté et craint vous fait mettre au garde-à-vous et où il est quand même si amusant de défier un copain de faire un truc risqué. Au sein de la maison même, Patrick a ses lieux favoris, protecteurs, ses découvertes réjouissantes, la curiosité le pousse toujours, parfois à la cruauté. Son monde, c’est alors la maison, les parents, son petit-frère, les copains, les terrains d’aventures.

La faille de son existence heureuse d’enfant de dix ans s’ouvre lentement avec les premières disputes de ses parents dont il prend soudain conscience, et examine, voulant les maîtriser de toutes ses forces, leur croissance.

Paddy entre lentement dans une conscience amère du monde qui l’entoure et qui est en train de se fissurer. L’écriture frappante de vérité pour déployer la joie sauvage de cette enfance libre et heureuse s’affine sensiblement pour dépeindre l’âme d’un garçon en train de changer, en train de grandir avec l’amertume et la perte. C’est un livre magnifique, à ne pas rater, Roddy Doyle obtint d’ailleurs le Man Booker Prize. (1993)

Mendelsohn est sur le toit, de Jirí Weil.

Un bon livre, de la part d’un des acteurs de la résistance et d’une victime du génocide des juifs, sur les aspects quotidiens de la guerre et du génocide, du point de vue nazi comme de celui des résistants. Focus sur l’assassinat de Heydrich à Prague en mai 1942 et sur le massacre de deux villages tchèques en représailles. Mais également beaucoup d’humour, de drôlerie – ce n’est pas le ton des Bienveillantes. (1960)

Voyage autour de mon crâne, de Frigyes Karinthy.

Un grand auteur hongrois du début du 20e siècle, comme son ami Kosztolányi… Un récit autobiographique plein d’un humour transcendant sur les prémisses, le diagnostic et le suivi d’une maladie qui l’atteint au cerveau, jusqu’à une impressionnante opération, que lui finance une admiratrice. Comment cela touche sa vie quotidienne, ses perceptions, ses certitudes. Karinthy guérit. Il mourra quelques années plus tard d’une reprise de la même pathologie, comme en une pirouette ultime. Il reste ce récit cocasse et très contemporain.

Le traducteur cleptomane, de Deszö Kosztolányi.

Le petit livre est un bijou – même si les bijoux disparaissent, volés par un traducteur bien mal éduqué. Une série de nouvelles toutes plus hilarantes les unes que les autres, par leur style d’humour retenu et par l’imagination délirante, baroque, qui les compose en un monde merveilleux et poétique. My favourite, « Le contrôleur bulgare », ou la nuit d’un voyageur étranglé par les conventions face à la logorrhée incompréhensible d’un contrôleur émotif, dont il change la vie en quelques onomatopées informes. La Hongrie de ces années du début du 20esiècle est déjà alors une place littéraire et Kosztolányi, un grand auteur…