L’insupportable et la littérature.

On est marrants.
On est en train de s’interroger sur la manière dont on veut réagir à cet événement (« ce qui est arrivé ») et on n’est pas d’accord.
De mon côté ce que je redoute c’est de casser le lien, même ténu, qui m’importe.

  • Un retweet.

C’est arrivé dans cet ordre. Je regarde tranquillement couler mon ruisseau twitter lorsque je vois passer une drôle de petite embarcation:

« Je la violais souvent, même le dimanche » #Brea

Retweet d’un homme par un autre, Guillaume, et citation d’un auteur homme.
Quelqu’un réagit. Sur l’isolation de cette seule phrase. Une femme.

Le tweeteur regrette que l’on ne puisse plus isoler des phrases de la littérature, avant c’était le cas.

Je réagis par l’ironie (au départ l’ironie c’est poser question).

Fut un temps où le viol était légal. Ah misère, où va-t-on!

Guillaume nous dit son étonnement.

C’est cet étonnement qui me sauve.
La journée se termine chacun par devers soi, pense, je pense.

  • Lendemain.

Tentatives de questionnement. Proposition d’échange par courriel. Évocations du blog. Bloguons blogua, chacun par devers soi.

Qu’est-ce qui t’étonne, Guillaume, précisément? J’aurais aimé partir de là…

***

  • La première chose qui m’interpelle

    c’est la force du genre dans cette histoire. de viol. et de compréhension.

M’interpelle la réaction genrée, même sur seulement quatre personnes. Deux femmes trouvent la reprise d’une citation isolée insupportable, les deux hommes le déplorent au nom de la littérature ou ne comprennent pas.

Je pense au viol en soi. L’histoire du viol par Georges Vigarello. J’ai plusieurs fois tenté d’entrevoir de le lire, jamais pu. Et JCOates, qui a écrit Viol, une histoire d’amour. Rien que les titres me font comme cette citation, pas possible d’envisager ces textes. Je les vois passer de loin, de temps à autre.

Et pourtant si j’avais lu Vigarello, je saurais peut-être mieux dire.

Le viol serait insupportable pour les femmes car il fait partie de leur histoire collective, et aussi de l’histoire personnelle, de la possibilité à la menace, et à la réalité.
Il existe bien sûr pour les hommes, peut-être plus tabou encore, mais peut-être pas aussi généralisé.
Je propose ceci: tous les hommes n’ont pas une histoire avec le viol. Toutes les femmes ont une histoire, de près ou de loin, avec le viol.
Il est donc illusoire de tenter de faire comprendre ce que moi femme je ressens à lire cette phrase isolée, en lançant une autre phrase mais d’un autre… genre. Je crois que le viol fait référence, pour les femmes, à quelque chose de bien plus ample, ancien, général. Ceci repris par la mémoire collective (hommes et femmes), par les stéréotypes de la culture présente, qui sont dans les fantasmes sexuels de beaucoup encore. D’hommes (souvent comme violeurs) et de femmes (souvent comme violées).
Quand on se met à changer profondément, nos désirs changent, nos fantasmes changent.

Je reste donc sur cette question: pour faire humanité, comment transmettre aux hommes cet inconscient féminin?

  • M’interpelle le rapport entre éthique et littérature.

Je ne crois pas que la littérature soit de plus en plus bornée par une morale exiguë. Je crois qu’elle continue d’explorer, et sans doute pour des publics de plus en plus larges, ce qui est au-delà de l’éthique.
La littérature n’est cependant pas exempte d’éthique. Elle n’est pas indépendante de toute éthique, libre de cette liberté illusoire que croient pouvoir atteindre les adolescents.
La barrière – entendez…: protection de l’individu – la plus récente placée par notre société est la protection des enfants.  Or les textes romanesque continuent d’explorer l’abus envers les enfants et toute l’ambiguïté de l’humain dans cette situation: il y a eu Lolita, Le roi des Aulnes, il y a Zombi et plein d’autres, mais Zombi je viens de le lire. La diffusion en est toute autre. Tournier et Nabokov ont des publics réservés. Joyce Carol Oates, non. Mais ces deux textes sont loin du tweet isolé: dans ces explorations, le texte important s’impose, la littérature peut aller sans doute plus loin qu’auparavant.
Dans Le roi des Aulnes, j’ai recherché l’occurence de « viol », et n’ai trouvé aucune phrase choc. Je suis restée fixée sur l’épigraphe: Michel Tournier cite Flaubert: « Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps ».
La regarder longtemps, cela implique un texte long, roman ou non – mais le roman n’a pas trouvé son égal dans une forme qui ne serait pas de fiction. Je ne crois pas. Sauf peut-être chez quelques historiens (La vie fragile, d’Arlette Farge), quelques sociologues, qui n’évacuent pas leur émotion et laissent en suspens des questions. Le texte long permet cela. La fiction est incomparable pour cela.
Lorsque Joyce Carol Oates donne à voir, sur 300 pages, ce qui se passe chez un homme souffrant de psychose et devenu meurtrier en série, elle pose la question: qu’est-ce qui se passe chez cet homme-là?
Et après dures lectures et nombre de phrases qui, isolées, seraient insupportables car elles n’auraient pas de sens, le texte, accompagnement de la folie, souffrance, inhumanité de cet homme, répond un peu à cette question et le restitue en tant qu’homme, le ramène à nous.
Antoine Brea, c’est un roman qu’il a écrit. Pas un tweet.

Lorsque je lis, c’est toujours, toujours, pour redéfinir plus loin mon humanité.

Même les tweets.

Lire la suite « L’insupportable et la littérature. »

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Pinocchio & Robinson. Pour une éthique de la lecture, d’Alberto Manguel.

Ce petit opuscule contient trois textes courts et essentiels: « Comment Pinocchio apprit à lire » est incontournable pour toute personne travaillant autour de l’apprentissage de la lecture. Manguel nous rappelle que la lecture est loin de se limiter à un geste technique si l’on veut transmettre une pratique qui a du sens et devient une clé pour apprendre à se connaître et à explorer le monde. « La bibliothèque de Robinson » aborde le lien très riche qui relie un lecteur à ses livres et constitue une critique de l’Internet, moins convaincante, le pessimisme de l’auteur laissant voir les limites de sa compréhension de ce nouvel outil – Manguel fait partie des défenseurs du livre face à l’Internet, avec Steiner et Umberto Ecco. Enfin, « Vers une définition du lecteur idéal » est un délicieux exercice visant à dessiner toute la liberté et la singularité créative de la lecture.

« Mais qu’est-ce que cela signifie, ‘apprendre à lire’? »

La première étape, donc, pour devenir un citoyen, consiste à apprendre à lire. Mais qu’est-ce que cela signifie, « apprendre à lire »? Plusieurs choses.

– D’abord, le processus mécanique d’apprentissage du code de l’écriture dans laquelle est enregistrée la mémoire d’une société.

– Ensuite, l’apprentissage de la syntaxe qui régit un tel code.

– Troisièmement, l’apprentissage de la façon dont les inscriptions faites selon ce code peuvent, de façon profonde, imaginative et pratique, servir à la connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Ce troisième apprentissage est le plus difficile, le plus dangereux et le plus puissant – et celui que Pinocchio n’atteindra jamais. Des pressions de toutes sortes – les tentations par lesquelles la société le détourne de lui-même, les moqueries et la jalousie de ses condisciples, l’indifférence de ses précepteurs – engendrent pour Pinocchio une série d’obstacles quasiment insurmontables à l’acquisition de la lecture.

« Comment Pinocchio apprit à lire », Alberto Manguel, Pinocchio & Robinson. Pour une éthique de la lecture, 2005.