38 témoins, Suite: Est-ce ainsi que les femmes meurent, de Dider Decoin.

S’il est à l’origine du film de Lucas Belvaux, 38 témoins, le livre de Dider Decoin apporte un angle tout à fait différent à une affaire réelle. En 1964, dans l’État de New York, elle remua l’opinion puisque 38 personnes furent témoins auditifs ou visuels d’un meurtre particulièrement atroce, celui de Kitty Genovese, sans que la police ait été alertée. Didier Decoin insiste sur cet aspect ainsi que sur le profil du coupable, qui fut tout de suite arrêté – coupable inexistant dans le film.

Mais le livre met mal à l’aise, et il souffre de la même maladresse que le film. La terrible culpabilité des témoins, sur laquelle l’auteur insiste lourdement, ne convainc pas vraiment. Toute l’affaire est pensée et écrite sans subtilité. D’ailleurs, même si dans les années 1960 l’affaire a donné lieu à des études montrant que plus les témoins d’une agression sont nombreux, moins ils ont tendance à réagir, elle a été revue récemment par les sciences sociales. L’écriture de Decoin est parfois grossière (relayant des erreurs communes du français, ce qui est assez étonnant de la part d’un membre de l’académie Goncourt: une « autre alternative » par exemple, sic!), oscillant entre le roman et l’information sans que l’on sache à quel point ses informations sont fiables. On ne croit pas à son personnage-narrateur, qui réapparaît parfois alors qu’on l’avait oublié. Plus que tout, sa réflexion éthique est très limitée. Il plaint abondamment la victime, il dépeint un portrait de l’accusé qui ne nous donne rien à comprendre, déplorant que la peine de mort ne lui ait pas été infligée, et il insiste lourdement sur la culpabilité des témoins silencieux. C’est tout. Un point de vue de comptoir qui ne demandait pas 200 pages.

D’un romancier, d’un écrivain contemporain, on attend qu’il apporte à ses lecteurs une réflexion éthique fine, complexe, nouvelle, des pistes pour penser sur le monde actuel, des pistes sur les questions auxquelles on a à faire face. C’est ce que fait merveilleusement Philip Roth, indistinctement dans tous ses livres, en plus de nous livrer une extraordinaire écriture. Ici, on en est bien loin. Alors si vous voulez être certain de lire le livre d’un écrivain contemporain, lisez plutôt n’importe lequel des livres de Roth.

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38 témoins, de Lucas Belvaux. À suivre.

Le dernier film de Lucas Belvaux s’inspire d’un ouvrage de Didier Decoin, que je n’ai pas encore lu. D’ailleurs, je croyais que ce type était un humoriste, honte à moi! Il a eu le prix Goncourt, il fait partie de l’Académie Goncourt (voilà pour la biographie officielle, quand on n’y connaît rien), et il a publié en 2009 Est-ce ainsi que les femmes meurent, un titre déjà beau, qui inspira Belvaux. Un fait divers réel également. 38 personnes témoins d’un meurtre, qui laissèrent mourir une femme alors qu’elle appela à l’aide longuement. Cela s’est passé dans les années 1960, à New York.

Oh, la morosité du cinéma français, comme elle semble lourde quand les acteurs ne parviennent pas à la soulever! Pas une once d’humour, de distance, de ce qui fait les hommes dans les pires moments. Même la présence forte de Yvan Attal, comédien reconnu à juste titre; celle de Sophie Quinton, lumineuse puis touchée en plein coeur, est réduite à néant par le texte, par un jeu entre les deux principaux personnages qui sonne faux, maladroit, notamment lorsqu’il s’agit précisément de la culpabilité. Le texte est pitoyablement explicite, le couple sonne faux, dans ces passages. Cela détruit beaucoup du film.

Pourtant, l’histoire reste édifiante, passionnante. Les enjeux, importants, avec le rôle très bien conduit par Nicole Garcia, de la journaliste qui cherche à comprendre en profondeur avant de publier, peut-être, ce qu’elle sait et que la Justice ne veut pas ébruiter. Alors, en franchissant toutes ces maladresses terribles, on se prend à rêver de ce qu’aurait pu être cette histoire de culpabilité, écrite par Dostoïevski (encore lui!). Et je me tourne vers le livre de Decoin, avec une curiosité mêlée de méfiance. À suivre.

La suite: Est-ce ainsi que les femmes vivent, de Dider Decoin – Un romancier ne fait pas qu’écrire…