Redoutable.

Voilà deux semaines que je retourne sur Twitter. Je navigue maladroitement dans ma coquille de noix, je pense à Ulysse sauf que je ne veux pas rentrer chez moi mais voir du pays. Autour il y a plein de frégates élancées, des cargos lointains, des voiles qui filent comme le vent. Moi j’ai du mal à trouver une rame au fond de la barque et elle ressemble à une petite cuillère mais ça ira pour commencer. Et pour le moment je mets pas la voile parce que je ne sais pas si j’en ai une, ni dans quel état elle est, ni si je vais pas me retrouver propulsée à cent lieues d’ici en une seconde et les quatre fers en l’air dans mon bateau, ou si je vais pas devoir souffler dedans pour que ça avance.

Le paysage semble plus peuplé qu’il y a quelques années et plus vivable, moins de twitteurs compulsifs, qui soufflent une bulle par seconde et t’empêchent de voir les autres. Mais il faut quand même rester très présent si l’on veut suivre. Je m’accroche. Ah Bernard Pivot, ah Lui, ah Elle, c’est chouette, ils parlent, de plus en plus, ils n’ont pas seulement un compte (ce qui est déjà pas mal). Comme certains manquent, ici, pour refaire un monde… Mais bon, on s’en passera, et puis ici c’est pas LE monde, c’est un des mondes qui le constituent.

Je croise des écritures merveilleuses, des réflexions sur l’écriture, aussi. Je passe mon temps à sortir des articles à lire, et des heures à les parcourir. Tiens, un article qui dit que personne ne lit les articles. Oh là-bas quelqu’un semble salement blessé. Elle semble bien entourée. J’entends parfois ses plaintes, sous la douleur largement partagée. Je navigue aussi sur des oeufs.

Et puis ça commence. Avec un tweet qui vilipendie les pauvres vieux crétins qui sont pas sur le net. De la part d’une tweeteuse que j’estime pour les lectures qu’elle propose, pour son dynamisme, parfois un peu ego-énervé mais ça passe pour moi, elle vaut la peine d’être connue, elle a des choses à dire. Mais ça ressemble à ce qui est si dommage chez François Bon, cette accusation, ce mépris. Dans mon coin je commence à prendre des notes – l’intime et l’extime qui se réinventent, la publication comme un événement qui fait peur et secoue, l’écriture, je pense, mais pourquoi veulent-il absolument être LE monde, LA littérature, alors qu’ils en sont un des courants? Et pourquoi l’énergie est si facilement agressive? Leur reste-t-il des peurs, bien qu’ils n’aient pas froid aux yeux, ces aventuriers, ces premiers hommes? Est-ce que, je sais pas, les dadas, Oulipo, les humanistes, étaient comme ça aussi?

Des liens. Chacun a un blog, au moins un. Des sites magnifiques en plus. À quelle vitesse ils écrivent…! Tout le temps, chaque jour…!  »

CHRISTIAN
Tous les jours ?

CYRANO
Oui, tous les jours. -Deux fois.

dit Cyrano en avouant ses lettres à Roxane qu’il écrit pour le jeune Christian.

CHRISTIAN, violemment
Et cela t’enivrait, et l’ivresse était telle
Que tu bravais la mort…  »

Des choses belles, des choses réfléchies…! Sans se répéter…! Suis bluffée. Moi il y a un mois je savais même plus comment aller sur mon site, et mon gentil blog insipide reste immobile depuis longtemps.

Et cette nana, une écriture pétulante, super vive, super drôle, ça me fait un bien fou… Je la suis avec bonheur, elle me fait rire. J’assiste encore une fois avec plaisir et intérêt au regain du féminisme par sa voix. Elle m’interroge sur une aventure que j’écris, ma collaboration avec les historiennes des femmes, pour l’enseignement de l’histoire des femmes  à l’école. Je n’avais pas aimé que la cheffe de file refuse absolument de parler des hommes, aussi, de leur identité genrée. Tiens, elle s’énerve, contre un mec qui a un blog porno. Étudiante assidue du réseau, j’ai toujours peur de ne pas connaître assez la situation, je remonte les tweets du mec (je vais pas sur son blog). Elle l’accuse de pousser les gens au viol, au moment même où passe un buzz qui remue tout le monde: une ministre menacée sur Twitter par un appel au viol sur sa personne, un truc ignoble. Ça lui fait une peur bleue, au mec. En plus je vois une allusion à une personnalité publique dans ses tweets.
Les buzz, c’est spécial. Il y en a tous les jours qui passent en coup de vent, émeuvent tout le monde, dans toutes les sphères, on le lit quinze fois, et puis le lendemain… il y a d’autres buzz. Hier, Nadeau est mort 148 fois sous mes yeux, ça faisait vraiment mal.
Mon héroïne est en train de démolir le mec au blog porno ignoble. Ça a l’air sérieux. Il engagerait à frapper les femmes, à les violer. Ses tweets ne parlent que de cul, c’est même pas du sexe. Beaucoup de masturbation, de fellation. Ah, il est étudiant, qu’il dit. 2e année, en retape. Un pseudo qui semblerait venir d’ex-Yougoslavie. Je commence à imaginer un jeune mec perdu dans son monde de réjouissances surfaites, avec une histoire hantée de fantômes terrifiants, comme tous les mecs perdus, comme tous les auteurs d’ignobleries.

Mais bon, mon héroïne lui laisse pas placer un mot. Elle est forte. Elle a plus d’un millier de spectateurs, qui comme moi assistent à la leçon. Et là, il lui dit On peut « discuter »… Il dit « discuter ».

Ça y est! Déjà! Elle va le chopper, lui tendre la main. il est à point. Pour réfléchir, pour changer, pour avancer. Elle va le saisir, lui tendre la main, le relever, et hop l’emmener vers Ailleurs. Le faire bouger. Lui montrer que c’est possible. C’est ce moment rare, et merveilleux.

Mais elle le chope pas, elle continue à le démolir. Ridicule, il est. Je pense au film. Ridicule, tué. Oh là mais quel massacre. Tous ses fans rigolent. Il court se cacher quelque part.

Suis triste, de cette aventure.

Le lendemain matin Bernard Pivot commence la journée avec cinq nouvelles questions que les matinaux commencent déjà à attendre. « 6 Par sa spontanéité et son immédiateté, Twitter encourage-t-il l’éjaculation précoce? » Je planche, j’aime bien cet exercice matinal. J’ai d’abord observé, hier, les réponses aux questions sur Tweeter 1 à 5 de Pivot, qui se sont mises à filer à toute allure dans ma colonne Pivot installée pour l’occasion, et j’ai vu que je pouvais m’inscrire dans ce jeu, je serais pas tout à fait ridicule.

Ridicule, il l’est, le mec du blog insupportable (que je n’ai pas vu), complètement out. Ma combattante de choc se pavane. Ce spectacle me fait mal. Elle montre son trophée: le blog porno infect est fermé.

Hier je lui envoyai un texte sur l’intersexe, à elle qui se dit féministe. Me répondit en moins d’une seconde, sur la forme de mon tweet, qu’elle trouve étrange. Et puis plus rien. Suis un peu déçue.

Et là, ce spectacle qui réjouit ses fans… La foule, le petit buzz que cela provoque, qui passe encore, qui commence à devenir insupportable aussi…

Et rediffusé sur une liste que je suis, par une journaliste féministe connue que j’estime sans trop la connaître… Je ne tiens plus ma langue, je réponds et mets l’action de mon ancienne héroïne d’un jour en question, son impact, qu’elle revendique (la fermeture du blog), qui à mes yeux n’est rien, une goutte d’eau. Il rouvrira un blog ailleurs. Il frappera, il alimentera sa violence, la partagera encore. Et puis il a une histoire, ce mec. Courroux de ma gladiatrice chevronnée. Je me retrouve en une sec’ dans l’arène. Interpellée. Ridicule. Je peine à m’expliquer. N’en finit pas. Elle se moque de moi, avec raison. Dit qu’elle ne comprend pas – je n’en crois rien. Ce mec, que devient-il? Et les spectateurs contentés? Chacun s’en va de son côté? ce n’est pas faire société. Eux vont penser qu’il faut bannir ces méchants: c’est simple, et inexistant. Lui va se faire réconforter dans son milieu, blessé sans doute.

Plus tard dans la soirée je pense Il va se radicaliser. Je me sens plus claire dans l’énoncé, je lui retwitte, argumente. Brusquerie de sa part, mauvaise, puis silence. Je recommence. Silence… Et là, elle me remets brusquement dans l’arène: RT. Ça veut dire devant son public; me dit que j’ai « l’air con avec mes conneries ». Son public n’a lu que la dernière chose que j’aie dit… Une fan me répond aussitôt, par la raillerie. Je ne me laisse pas détourner de mon interlocutrice. Oh mazette, quel combat, quel remue-ménage. Dire que mes abonnés voient tout ça (enfin la part qui est de moi). Et je voulais la sérénité…

Il est clair que ce que publie ce jeune homme est insupportable. Mais le réduire ainsi à néant sans accepter la discussion lorsqu’il la propose, sans vouloir le rencontrer, c’est comme aviver le problème en le repoussant loin du regard. Ça sonne faux. Illusion et mauvais bâti. Ce n’est pas ça le vivre-ensemble. Je lui dit que derrière elle il faudrait une ambulance  (« une armée de psy et d’AS », assistants sociaux). Quand je travaillais, enseignante, en ZEP, en zones sensibles, à Metz, à Marseille Nord,  à Paris, il était hors de question d’agir comme cela, pas seulement parce que ce n’est pas éthique mais surtout parce que les conséquences sont désastreuses, et nous auraient donné du travail pendant des mois, auraient eu sans doute des effets irréversibles sur l’entourage, sur la cible dénoncée violemment.

Voilà.

Suis surprise d’avoir pu écrire tout cela. Mais je ne me relis pas. Ça va être peu lisible, trop long mais tant pis. C’est pour moi un exercice.

Clic, je vais publier, comme ça. Et peut-être, comme les autres billets, espérer que personne ne lira. Il me faut me remettre à l’eau, doucement. Après ces années.

Ah je comprends, la publication, ce n’est plus seulement brandir un texte et se soumettre aux réactions en foule; parfois, c’est juste enregistrer, quelque part, un texte qu’on a fait, une pensée. Pas encore abouti. Mais la faire enregistrer publiquement. À suivre.

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Même le ciel ne pleure plus, de Michel Juvet.

Pour cet ouvrage de sensibilisation, réalisé dans le cadre de la coopération suisse, aux violences sexuelles faites aux femmes dans  » la région des Grands Lacs de l’Afrique de l’Est  » (Rwanda, Burundi et RDC) et utilisées en masse dans le conflit africain de cette région, le choix est fait d’un discours à la fois simple et retenu. Il transparaît à travers les photographies sobres et fortes, auxquelles il n’est pas fait suffisamment confiance (l’écriture les soulignant parfois et faisant redite). Les mots sont très délicatement disposés par Michel Juvet au fil des pages. La poésie régionale ici reproduite esquisse l’interrogation posée à l’avenir de sociétés qui s’enracinent dans la violence. Les témoignages des femmes violentées relatent les faits et la douleur lancinante, l’impuissance totale, la nostalgie de la présence d’hommes rassurants dans un univers déserté, l’ambiguïté existentielle des enfants nés des viols. Le livre évoque enfin le travail admirable et trop isolé du gynécologue Denis Mukwege, qui témoigne et qui soigne.

Le propos du livre n’est pas un travail de journaliste mais un travail de citoyen-poète. Il n’est ni de contextualiser, ni d’expliquer, ni d’analyser, mais de dire ce qui se produit pour l’humain lors de situations aussi innommables que le viol et les tortures sexuelles, comment il en naît des vies invivables.

Les poèmes ont toujours eu faim et soif de promesse et de vérité, inutile de le nier, impossible de feindre l’innocence. Les poèmes feront la guerre plus sûrement que les soldats des pelotons d’exécution à toutes les aubes de ce monde.

Pierre Voélin, L’arche d’Alliance

Comment faire avec un tel objet ? On n’a pas toujours envie de particulièrement acquérir un ouvrage sur le viol, et il est difficile de l’offrir. Et pourtant… Ce peut être un cadeau à faire à ces femmes, tout simplement, et à ceux qui travaillent à les soigner (et bientôt, espérons-le, sur la prévention). Et un morceau du combat contre le tabou, premier acte de la bataille, que de l’avoir dans sa bibliothèque.

Le blog consacré à l’ouvrage, paru en 2011, permet d’acheter directement le livre et de faire un don.

Les violences sexuelles faites aux hommes dans la même région.

L’étrange disparition d’Esme Lennox, de Maggie O’Farrell.

Le parcours de deux femmes du XXe siècle en Écosse : d’une née au début du siècle, l’autre à la fin. Tout semble les différencier et pourtant leur histoire, contée au seul lecteur, les rapproche : c’est peut-être le rapprochement intuitif de ces deux femmes, sans mots nécessaires, qui, dans ce livre, est le plus impressionnant. Le personnage d’Esme Lennox, pliée et séquestrée par une société qui semble avoir été encore récemment sous le joug des institutions, politiques et religieuses, peut être considéré comme symbolique. L’auteure, Maggie O’Farrel, a grandi en Ecosse mais elle est irlandaise. Le testament caché de Sebastian Barry évoque aussi une femme internée à vie, en Irlande, pour avoir pris une trop grande liberté, pourtant infiniment minime ; les mentions d’enfants abusés par des prêtres sont fréquentes dans les romans irlandais contemporains (Retrouvailles de Anna Enright, ou A l’irlandaise de Joseph O’Connors). Décidément, si l’on se penche un peu sur la littérature irlandaise ou sur le cinéma (avec The Magdalene Sisters de Peter Mullan par exemple), on sent que la maltraitance est une composante forte de l’histoire de cette société – comme en écho à la violence des Anglais vis-à-vis des Irlandais. Et si l’on suit la rencontre, dans le film Ennemis rapprochés de Alan J. Pakula, entre un policier d’origine irlandaise (dont il est souligné qu’il n’est ni violent ni corrompu) et un terroriste d’Irlande du nord, on commence à s’interroger sur l’origine de la violence américaine… Mais cessons les conjectures et restons en Ecosse, avec des deux beaux portraits de femmes, en un livre court et puissant. (2006)

Adriana, de Theodora Dimova.

On devine que le livre doit se lire d’un trait… mais le fond du texte, très beau et juste parfois, de trop rares fois, ne heurte pas comme il le faudrait, le pire révélé n’est pas le pire, l’attente ménagée et aménagée tout au long de l’ouvrage est déçue… Pourtant un beau personnage, deux beaux personnages, trois beaux personnages, si l’on inclut celui de la traductrice Marie Vrinat, qui se bat pour la diffusion de la littérature bulgare sur un site merveilleux (si les éditeurs en profitaient!). (2007)

Smilla et l’amour de la neige, de Peter Hoeg.

Un livre de Peter Hoeg accessible… profitons-en! Magnifique personnage de femme solitaire, sensible et cuirassée, déterminée jusqu’à la mort pour connaître la raison de la mort d’un enfant qu’elle délivre peu à peu de ses souvenirs retenus, lentement déroulés; magique monde de l’hiver danois, bien plus encore au nord; impressionnant peuple inuit dont Smilla fait partie en partie, comme de tout, avec un pas de recul, qui donne au lecteur l’envie d’avancer et d’en savoir davantage, justement. L’écriture est fine, intelligente, astucieuse, terrible.