Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon.

Une écriture rude comme la vie spartiate du guerrier de l’IRA qui écrit ces lignes en 2006, retranché dans son village natal, après que sa trahison ait été rendue publique. Revisitant tout son parcours « de la tristesse à la colère », depuis une enfance misérable auprès d’un père combattant pour l’Irlande embrasé par l’insurrection dublinoise de 1916 puis désarmé par la création de l’Etat irlandais en 1921, le narrateur revient sur le piège d’une guerre sans fin, la violence de l’impérialisme britannique qui culmine sous Thatcher, les incohérences du parti irlandais, l’exigence d’une obéissance aveugle de la part des chefs de l’IRA, la haine nourrie par la haine dans un face-à-face irréductible. Sorj Chalandon, longtemps reporter en Irlande du Nord, retrace toute l’histoire de la lutte irlandaise avec clarté et simplicité et nous permet de comprendre les ressorts de l’attitude meurtrière de cette armée de l’ombre, terroriste, qui fait bien penser finalement à une résistance française qui n’aurait jamais vaincu et jamais désarmé. Le texte est parsemé de portraits des partisans de cette grande famille que composent les catholiques en Irlande du Nord, construisant non seulement une histoire mais aussi une sociologie du mouvement de résistance. On entre dans les quartiers les plus fermés de Belfast, au coeur des combats les plus obscurs de la lutte, des refus les plus intransigeants, jusqu’au fond des prisons britanniques.

Des femmes portaient les armes à nos côtés, transportaient des bombes ou collectaient des renseignements mais Sheila avait fait un autre choix. C’était une militante, pas un soldat. Avec Cathy, Liz, Roselyn, Joelle, Aude, Trish et tellement d’autres, elles étaient le coeur même de notre résistance. Elles pansaient nos plaies, elles s’asseyaient en chantant devant les roues des blindés, elles bloquaient les quartiers en tablier de ménage, elles allaient chercher leur homme au fond du pub pour l’obliger à se relever. Quand l’ennemi entrait dans le ghetto, elles étaient les premières à l’accueillir. En robe de chambre, en chemise de nuit, pieds nus parfois, à genoux au milieu des rues, raclant le sol de leurs couvercles de poubelles, elles étaient notre alarme. Elles manifestaient sans cesse pour la liberté de l’Irlande. En rang par trois, sans un cri, portant la photo de leur emprisonné ou la couronne fleurie de leur mort. Et elles entraînaient avec elles une armée de landaus.

Pour vivre avec le sourire de son mari dans un cadre de deuil, soigner son fils qui rentre au petit jour, tenir la main de son enfant au dernier souffle du jeûne, il faut un coeur barbelé. Et Sheila était de ces femmes.

Il y a le travail sur le style, qui comporte la brièveté et les raccourcis de la langue irlandaise, les phrases lapidaires, les verbes ramenés à la forme transitive, cette écriture taillée à la serpe comme l’âme du narrateur, toute en ellipses, rien en finesse. Il y a le récit, qui éclaire de l’intérieur la cohérence historique d’un combat à l’acharnement incompréhensible aux yeux européens, mais encore d’actualité puisque de récentes émeutes opposant des manifestants catholiques à la police ont eu lieu à Belfast durant cet été. Il y a enfin l’itinéraire de la trahison, thème cher à l’auteur (Mon traître) : la suite d’événements malencontreux, qui permet aux Britanniques de mettre la main sur ce soldat de l’IRA et de lui soutirer des informations, est validée progressivement par sa propre adhésion à un processus de paix dont il apprécie peu à peu la pertinence. D’un mouvement symétrique à celui du gouvernement britannique, qui désarme progressivement entre le début des années 1980 et les années 2000, l’IRA est mise en face de l’impossibilité de faire autrement, l’impossibilité de jamais venir à bout de la puissance britannique, tout comme l’ennemi reconnaît, de fait, l’impossibilité de jamais épuiser sur le terrain la résistance armée. La trahison, qui alimente le processus de paix engagé ensuite par les deux protagonistes, ne constitue donc en rien une prise de distance avec l’objectif de liberté (qui reste chez ce soldat flou et pragmatique) par rapport aux Britanniques, mais bien plutôt d’une prise d’indépendance par rapport à l’État-major de l’IRA sur les moyens d’y parvenir. La fin de la guerre pour le guerrier.

Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon, 2011.

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Mendelsohn est sur le toit, de Jirí Weil.

Un bon livre, de la part d’un des acteurs de la résistance et d’une victime du génocide des juifs, sur les aspects quotidiens de la guerre et du génocide, du point de vue nazi comme de celui des résistants. Focus sur l’assassinat de Heydrich à Prague en mai 1942 et sur le massacre de deux villages tchèques en représailles. Mais également beaucoup d’humour, de drôlerie – ce n’est pas le ton des Bienveillantes. (1960)