The Help / La couleur des sentiments, de Kathryn Stockett puis de Tate Taylor.

Sur l’écran, les années soixante dans une des régions les plus racistes des États-Unis font merveille. Et l’histoire qui nous est contée également: celle des bonnes noires à Jackson, Mississipi, l’un des endroits où la ségrégation est la plus violence, le Klu-Klux-Klan le plus actif, et le racisme dans tous les esprits. La peur, aussi, au sein d’une société noire qui en a pris l’habitude. On est en 1963 – les images d’archives, le meurtre de l’activiste noir Medgar Evers, le début de la lutte pour les droits civiques, le fossé entre New York et le Sud profond. L’angle de vue est des plus réussis: celui des bonnes noires, des domestiques femmes, les dernières de cette société hyper-hiérarchisée, et qui font tout dans la maison de ces dames du Sud, entendent tout, voient tout, témoins intérieurs du fonctionnement d’une société ségréguée. Oh, pas nécessairement de grandes dames du Sud, puisque certaines semblent vivre dans des maisons peu vastes et arrangées chichement. Mais même pour ces milieux des catégories moyennes, ce sont des bonnes (the help) noires qui font la cuisine, le ménage, et surtout font l’éducation des petits enfants, ceux qui plus tard s’exprimeront pour que la ségrégation continue.

Et elles les aiment, ces enfants. Elles acquièrent non seulement des techniques pour le ménage, la cuisine, mais surtout une sensibilité affective immense, de par leur expérience en tant que « nourrice ».

Au fil de cette histoire, (un peu) longuement évoquée, une jeune femme qui veut devenir journaliste a l’idée de faire parler les bonnes. Projet risqué, fou, improbable. C’est le début d’une belle aventure humaine et politique, pleine de sens, d’humour aussi.

Allons voir donc, pour prolonger le plaisir, le livre qui fait fureur, le premier roman de Kathryn Stockett, un best seller, et pas uniquement aux État-Unis.

Déception, que l’on aurait pu sentir dès la vision du film: au-delà de l’histoire, et ceci malgré une construction intéressante – le récit vécu par plusieurs de ces femmes, noires, blanche, bonnes, fille de bonne famille – pas de point de vue, pas d’écriture. C’est plat et c’est ennuyeux. Pas de littérature. Si vous connaissez une fille d’une douzaine d’années qui adore les gros livres, offrez-lui sans hésiter. Pour le reste, vous risquez de croire que vous n’aimez plus lire, car cela ne nourrit pas son homme, ni sa femme, un livre qui ne fait que raconter.

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Hunger, de Steve McQueen.

Voir le film si bien léché La Dame de Fer m’a donné envie de revoir celui de Steve Mac Queen, un film britannique également, sur un épisode bien thatchérien: la grève de la faim des détenus d’Irlande du Nord. En grève de l’hygiène depuis plusieurs années, ils demandent à être considérés selon un statut politique et non comme des criminels de droit commun. Comme on le voit, les détenus irlandais, qui refusent de mettre les habits des droits communs, sont donc nus et leur cellule est entièrement maculée de leurs propres excréments, ainsi qu’ils le font minutieusement et régulièrement – tout cela est très bien décrit par Sorj Chalandon dans son dernier ouvrage.

Des images, sans mot.

La douche forcée, un moment de violence extrême, n’est rien encore comparée à celle qui a lieu lors d’une fouille corporelle des détenus (anus et bouche) encadrée par l’équivalent des CRS, qui agissent « en prévention » en battant chaque détenu, nu, passant entre deux rangées de casques, de bottes, de matraques et de boucliers. Les habits civils qu’on apporte enfin aux détenus, mais qui sont des habits clownesques. Ils refusent violemment, saisissant l’intention évidente.

Et puis, l’assassinat d’un gardien de prison, que l’on pensait jusque-là un peu paranoïaque, lors de sa visite à sa mère en maison de retraite. Le film rappelle que 16 d’entre eux ont été assassinés. Il s’agit bien d’une guerre – mais Thatcher ne le reconnaîtra jamais.

Étoile filante au milieu du film, une discussion âpre entre Bobby Sands et un prêtre proche de lui. La scène dure plus de 20 minutes, au milieu d’un film sans dialogues [« républicain » fait dans cette scène mention du républicanisme irlandais et donc de l’IRA et non du Parti républicain…]. La détermination de Sands, qui sait déjà qu’il va à une mort certaine, étant donné la violence des Anglais. À part la mention qui est faite à la fin du film, rien sur le fait que Bobby Sands a été élu comme député au début de sa grève de la faim, à l’occasion d’élections anticipées provoquées par la mort d’un autre député du Parlement. Le film fait le choix de se centrer sur la seule agonie de Bobby Sands, sachant que d’autres hommes faisaient en même temps leur grève de la faim, jusqu’à la mort – 10 hommes vont mourir de cette grève.

Tout cela n’a rien d’un divertissement comme peut l’être le film actuel the Lady of Iron. C’en est un bon complément… ou un bon antidote, comme vous voudrez!

Au moment où les Écossais, qui ont toujours su mieux composer que les Irlandais avec l’impérialisme britannique, est en train de négocier pacifiquement un statut indépendant de l’Angleterre, et 800 ans après l’Habeas Corpus (1215), ce texte magnifique destiné à limiter la toute puissance du Roi d’Angleterre en interdisant l’emprisonnement sans jugement (beaucoup des Irlandais n’étaient pas jugés dans le contexte nord-irlandais)… l’épisode rappelé dans Hunger rappelle ce qui a eu lieu en Irlande du Nord et en Angleterre, Europe, 1981.

Hunger, film britannique de Steve McQuenn, 2008.

De Pétrole! d’Upton Sinclair à There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson.

Ça alors! Le phénoménal film de Paul Thomas Anderson se fonde sur un livre tout aussi phénoménal, mais qui n’a pas grand chose de semblable. Pétrole! (Oil) date de 1927, c’est un roman d’un millier de pages. Dès les premières lignes, on est frappé par la vision stylisée du monde, et par ce père appelé tout au long du texte Papa, tout en rondeur et en méthode, plus stylisé qu’incarné. Quel contraste avec le personnage stupéfiant si violemment incarné par Daniel Day Lewis! Son fils, âgé de 12 ans en 1912, le suit sur les champs de pétrole comme son ombre et apprend tout de lui avec admiration.

L’affection respectueuse qui les lie ne tombera jamais dans la violence, malgré la différence qui singularise tout de suite son fils. Dès le début, la vie intérieure de Bunny, le fils de Papa, révèle une sensibilité qui n’occupe jamais son père. Durant sa jeunesse dorée, il révèle de plus en plus son sens de la justice. Son choix de faire des études vont définitivement, avec son exigence d’équité, l’éloigner du pétrole qui a enrichit son père, patient, déçu, puis qui se fait une raison.

L’extraction du pétrole, de sa recherche aux aspects financiers, est passée au crible, tout y est décrit avec minutie, des méthodes techniques aux pratiques sociales, c’est un document passionnant.

Une scène, entre d’autres, reste magistrale – elle est d’ailleurs restée dans l’esprit du fils, Bunny: c’est la réunion de petits propriétaires de terrains sous lesquels se trouve peut-être une fortune en pétrole, qui se chamaillent sur la défense de leurs intérêts. La perspective de l’enrichissement aiguise leur cupidité et la discussion dégénère en franches insultes; chaque personnage est croqué avec art. Quelle observation fine du social!

Peu à peu, le livre devient un roman initiatique. Centré sur Bunny, qui erre un peu à la recherche de son destin, mais qui sait de mieux en mieux à quoi dire non: à toutes les injustices que génère le capitalisme, et dont l’industrie du pétrole est un pilier. Tout comme le phénomène des preachers (Sinclair nous en offre un fabuleux personnage), qui s’enrichissent de manière éhontée sur le dos des la masse en besoin de croyances, ou comme l’industrie du cinéma, écorné en passant – nous sommes en Californie du Sud, et Angel City, la Los Angeles ainsi nommée par l’auteur, est le coeur d’un cinéma déjà puissant. L’évocation de la société riche des années 1920 est navrante, un monde au centre duquel règne la course à l’argent, où l’alcool coule à flot pour ceux qui peuvent en payer le prix (c’est la période très ambiguë de la Prohibition), où l’administration du Président Harding s’en met plein les poches (de nombreux scandales ont en effet éclaté pendant la courte année de son mandat présidentiel, même si on sait aujourd’hui qu’il n’était pas personnellement en cause). La critique de l’auteur est vive et incessante au sujet de l’administration Coolidge, républicain lui aussi (les temps sont durs pour les démocrates) qui exerce 10 ans de conservatisme dans cette Amérique de l’argent… Nous sommes à quelques mois du krach boursier de 1929!

Replacé dans son contexte, on lit avec amusement les pages sur la radio: cette nouveauté marqua les années 1920 dans tous les foyers (la fin du livre, très auditive, est surprenante), et l’auteur l’assimile à l’accès de tous rendu possible à la richesse, et instrument d’homogénéisation de masses dirigées en sous-main par les chefs du capitalisme… Aujourd’hui, la radio serait plutôt vue comme un instrument typiquement démocratique (en 1981 lorsque Mitterrand autorise les radios libres, un vent de démocratie souffle sur la France)… Même page amusante à propos du jazz, diabolisé (c’était le symbole de l’Amérique de l’argent aux yeux de la gauche), représentant la dégénérescence du capitalisme retournant aux pratiques sauvages d’un « Congo » inculte (sic! page 973).

Enfin, le roman devient un plaidoyer en faveur du socialisme, la Russie des Soviets étant décrite comme un « miracle ». Il faut alors faire un détour par l’auteur, Upton Sainclair, qui avec ses romans, notamment Jungle et Pétrole, fut l’un des promoteurs du socialisme aux États-Unis, à un moment où celui-ci était diabolisé, avec le communisme. Le roman récent Un pays à l’aube de Dennis Lehanne évoque aussi, dans les années 1920 à Boston, les luttes sociales, la peur terrible des « bolcheviques », des pratiques de grève, et les heurts que cela pouvait déclencher, évoque la même atmosphère de violence sociale.

Après cela, que dire du film, tout autre?

Paul Thomas Anderson, à quelque 35 ans, en a écrit le scénario, qui contient sans doute des éléments très personnels (il ressemblerait beaucoup à ce personnage autoritaire et sûr de lui) avant de le réaliser. Il en reprend certains aspects pour partir dans une toute autre direction. Le film est clairement centré sur le personnage du père, Daniel Plainview, qui n’a rien de bonhomme. Le personnage de preacher, qui travaille lui aussi d’arrache-pied à sa réussite avec un aplomb qui égale celui du pétrolier, est symétrique et opposé à celui de Plainview (le travail de Paul Dano est très bon et n’a été reconnu par aucun prix, alors que le film a obtenu de nombreux Oscars…). Objectif: s’enrichir, à tout prix. Le film est très violent, constamment sous une tension alimentée par la prestation très physique de Daniel Day Lewis, par la musique, par un scénario extrême. Cette violence était dans le texte d’Upton Sinclair, mais elle ne concernait les rapports sociaux et non le comportement des personnages.

La fameuse scène des petits propriétaires qui se chamaillent est reprise d’une manière significative du point de vue adopté par Anderson: si l’on entend tout de la réunion, on n’en voit que le visage de Daniel Plainview, cadré très près… Il fallait un comédien aussi exceptionnel que Daniel Day Lewis pour pouvoir se permettre cela, et rendre la scène passionnante! D’autres scènes collectives sont filmées de la même manière, sur le seul visage de Day Lewis. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est ce personnage totalement centré sur lui-même et sur sa réussite.

Le fils, enfant, dont l’origine est mystérieuse, suit son père avec admiration jusqu’à un accident qui le rend sourd, au cours duquel son père l’abandonne pour aller surveiller son puits de pétrole en flammes. À partir de là, l’enfant refuse de parler et s’enferme dans le silence, puis dans une autre vie, entouré par d’autres gens. Quelle belle trouvaille que cet épisode inventé par le scénariste! La faille brutalement révélée entre le père et le fils alimentera la misanthropie de Daniel Plainvew.

C’est un immense film, reposant sur les personnalités de Paul Thomas Daniel Day Lewis. Qui comporte cependant un hiatus, celui qui sépare l’enfance du petit garçon et l’adulte face à son père – la scène d’explication entre le père et le fils devenu adulte montre une relation complexe et nouvelle, que le spectateur doit prendre comme acquise alors que ne lui en a a été montrée que l’histoire.  L’atmosphère de mystère sombre et louche qui nimbe tout le film pousse cependant à accepter cette étrange coupure. Comme le titre There Will Be Blood l’annonce, il n’y aura pas de limites à la violence de cette histoire d’enrichissement nourri par la haine des hommes. Anderson retrouve Sinclair pour dire que la cupidité mène à une voie sans issue.

Pétrole! [Oil] roman américain d’Upton Sinclair, 1927.

There Will Be Blood, film américain de Paul Thomas Anderson, 2007.

The Iron Lady | La Dame de Fer, de Phyllida Lloyd.

Encore un biopic (biographical motion true picture)! Un film biographique… le genre fait fureur en ce moment, puisque l’on est à peine sorti de la salle de projection de J. Edgar, que l’on entre dans celle de The Iron Lady, film qui repose lui aussi sur la performance, saluée par un Oscar, d’une actrice déjà confirmée, tout comme DiCaprio soutenait le film sur Hoover. Là encore, les prouesses du maquillage sont remarquables (sans fausse note cette fois-ci) et permettent à la réalisatrice de naviguer dans le temps avec la même comédienne: une Meryl Streep époustouflante, qui a travaillé avec précision, comme toujours dans ses rôles, jusqu’à la voix et la diction si particulière de la femme politique.

Le montage est d’emblée compliqué, nous faisant passer d’une période à une autre de la vie de Thatcher. Il ne s’agit en rien d’un film politique, mais du portrait qui tend à saisir les permanences de cette femme, de son adolescence sous les bombes (elle est née en 1925) à son actuelle vieillesse, souffrant d’une maladie (qui n’est pas Alzheimer) provoquant chez elle des troubles de la mémoire. Cela est largement exploité par le scénario, qui la fait replonger impromptu vers sa jeunesse, sa formation et son ascension politique, puis ses onze ans en tant que dirigeante du parti conservateur, donc automatiquement Prime Minister (1979-1990) à l’issue d’élections parlementaires favorables à ce parti.

Tous les moyens cinématographiques disponibles sont utilisés dans les premières minutes, à la limite du fantastique, d’autant que le film la montre, vieille dame, souffrant d’hallucinations sous la forme de la présence constante de son mari, décédé depuis des années, et dont elle ne peut faire le deuil. C’est peut-être cela, le geste fondamental du conservatisme: une incapacité à se détacher de ce qui a été. Ailleurs, en 1982, on la voit répliquer au diplomate américain venu chercher une solution pacifique au conflit des Malouines que les Américains sont bien, eux, entrés en guerre après l’attaque de Pearl Harbour, Hawaï… mais c’était en 1941, et le contexte d’une guerre idéologique qui gagnait le monde entier, qui semble avoir marqué ses années de jeunesse, était décisif, tout autant que la brutalité de l’attaque, sans commune mesure avec l’appropriation des Argentins sur cette île en 1982.

Sincère, elle l’est totalement, sans qu’un quelconque cynisme politique soit suggéré dans le film, et ce peut être de là qu’elle tire une partie de sa force, dans sa foi aveugle dans le conservatisme politique et le libéralisme économique. Tranchante, elle l’est également, ses innombrables réparties le montrent bien, et aussi inflexible, ce que le film montre de sa carrière politique à la tête de l’État. À croire que la politique pouvait se réduire à cela: dire non, et tenir. Dans un contexte très complexe (la fin des mines menant à des grèves très dures et désespérées, le recul du service public, et surtout l’action de l’IRA), l’État est d’une violence terrifiante. La politique pouvait-elle se réduire à cela, pendant 11 ans? Juste tenir et ne rien céder? Dans un État pourtant démocratique? C’est la question qui se pose en sortant de la salle. La réponse n’est pas dans le film.

Les limites du biopic consistent dans le risque de tout attribuer à une psychologie du personnage un peu trop esthétisée. C’est ainsi que la démission du ministre Geoffrey Howe du gouvernement Thatcher est attribué à son seul style personnel tyrannique, alors que les causes politiques en sont des divergences profondes sur la politique européenne. C’est ainsi que l’on ne comprend jamais comment peut fonctionner le pouvoir pourtant impressionnant de cette drôle de dame. La fiction a pourtant déjà traité le thatchérisme: par le cinéma (de Ken Loach notamment) et par les romans (sur l’IRA, le récent ouvrage de Sorj Chalandon, Retour à Killysbegs par exemple), on a pu prendre la mesure d’un bilan social désastreux et d’une politique d’État vis-à-vis de l’IRA d’une brutalité anachronique: dix détenus, dont un élu au Parlement, Boby Sands, meurent sous Thatcher, qui refuse de céder, d’une grève de la faim pour soutenir des conditions de détentions plus décentes. Le film propose quelques images zappées de foules furieuses entourant son auto, de tags IRA sur un mur, quelques mots attrapés au vol évoquant les « prisonniers ».

Dans la catégorie « Sections de génériques de film », je demande la section « sources »…! Car lorsqu’elles ne sont pas constituées par un ou deux ouvrages évidents, mais par le travail d’un scénariste (ici Abi Morgan, scénariste britannique qui a écrit des scénarii aussi variés que celui de The Hours, celui de Shame) qui s’inspire d’un ensemble documentaire, on ne sait pas sur quelles bases le film a été documenté: sans doute les Mémoires de Margaret Thatcher, dont on lui voit signer le premier volume. Peut-être le livre publié par sa fille, qui révéla sa maladie. Et puis?

Mais savez-vous ce qui m’a plu dans ce film, réalisé, soit dit en passant, par un réalisateur qui est une réalisatrice? Deux choses: l’histoire de cette femme qui s’imposa, la première, et encore la seule, à un niveau aussi élevé, dans un monde politique encore totalement aux mains des hommes (malgré le travail des suffragettes dès la seconde partie du 19e siècle, et le vote des femmes accordé dès 1919 aux femmes britanniques)… dans l’Occident. Le film suggère que c’est une transposition de son libéralisme extrême: chacun et chacune fait sa vie avec les moyens dont il/elle dispose, et il faut juste du courage – terme qui revient souvent dans la bouche du personnage. On voit ce que représente pour une mère de famille, dans les années 1960, de partir à la chasse aux votes. Remarquons que c’est en tant que femme d’entrepreneur qu’elle a pu se consacrer à sa carrière politique. Mais, fille et fille d’épicier, avec quel handicap ne partait-elle pas! Et la deuxième choses? c’est son mari.

Dans la salle, des groupes d’ados ont laissé d’énormes pots de pop corns. Ils se sont bien amusés, « c’était cool ». Alors, est-ce cela que l’on peut retenir de Thatcher? Est-ce qu’un personnage aussi éminemment politique peut être reconstitué avec un regard qui en fait une figure sympathiquement singulière, de cette jeune femme convaincue à cette vieille dame obstinée qui, entre temps, mena la guerre comme Churchill, traversa les foules en colère et dirigea des groupes d’hommes en costumes avec un brio épatant?

J. Edgar, de Clint Eastwood.

C’est un personnage fantastique qui fait l’objet du dernier film de Clint Eastwood, ce Hoover qui a régné pendant près de 50 ans sur  le FBI, et par là, (à peine) dans l’ombre sur l’histoire politique des Etats-Unis et sa constante violence: depuis le début des années 1920 et le pic de la lutte contre les communistes, ces « bolcheviques », qui provoquent une peur terrible avec la révolution en Russie et les menaces de « grève générale », auxquelles sont assimilées toutes tentatives de syndicalisme et de lutte sociale – un moment si bien évoqué par Dennis Lehane dans Un pays à l’aube. En passant par les années de la Deuxième guerre mondiale puis celles du maccarthysme, où la suspicion « anti-américaine » (unamerican, un intraduisible pourtant récurrent dans l’histoire du pays, très bien analysé par l’historienne Marie-France Toinet dans La chasse aux sorcières) continue de se développer par d’autres biais, avec d’autres cibles, plus élitaires: les intellectuels, les écrivains, les réalisateurs. Pour se terminer enfin sur les années 1960, avec la mort de ce J. Edgar Hoover, qui a sans doute trempé en 1968 dans l’assassinat d’un Martin Luther King (très vite passé par quelques photos dans le film, choix étrange) qu’il poursuit de sa haine, et peut-être bien aussi dans celle de ce jeune Bob Fitzgerald Kennedy, auquel il se heurte constamment depuis qu’il est Procureur général, et peut-être même dans celle de son frère Président, en 1963… la haine pouvant être le mode de fonctionnement de Hoover. James Ellroy l’a montré avec son énergie habituelle dans sa trilogie américaine, et le personnage incarné par Leonardo DiCaprio paraît un peu fade à côté de celui évoqué par l’écrivain. Même si il est montré sans concession, avec sa folie, sa solitude, son homosexualité probablement refoulée mais connue de tous, et à la fin de sa vie ses injections d’amphétamines quotidiennes.

C’est une construction intéressante et risquée qu’a choisie Eastwood, qui fait alterner deux moments: les débuts de la carrière de Hoover, dans les années 20 et 30, et la fin de sa carrière, ce qui permet de dégager à la fois les origines (peut-être le plus intéressant, ses rapports avec sa mère notamment… dont je ne connais pas la source pour ce film), la naissance de son « style » de pouvoir, les constantes de son mode de faire, et les dernières années où il est dépassé par des événements auxquels il ne comprend plus rien. Il est pourtant dommage de ne pas davantage rester sur la période de la Guerre, sur celle du maccarthysme, moments où les talents de Hoover ont fait fureur et où il s’est rendu indispensable à la Présidence, et ceci pas seulement, comme il est évoqué dans le film, parce que les fichiers secrets que le Directeur du FBI tenait soigneusement à jour contenaient des preuves de vérités gênantes également sur les Présidents. Le problème, c’est peut-être que cette construction n’aboutit sur rien d’autre que la mort de Hoover, dont on se doutait un peu, et qui n’a rien que le goût de l’amertume, de la médiocrité, finalement, que pouvait exhaler ce personnage derrière ses manies et son délire de persécution. Il n’y a pas de crescendo, il n’y a pas de tension, rien qu’une succession de moments qui dévoile une vérité sur le personnage qui est déjà connue depuis longtemps.

Et puis quand même, il y a un autre problème, qui revient comme la mouche du coche aux yeux du spectateur. Les trois acteurs principaux, DiCaprio, Armie Hammer et Naomi Watts, apparaissent alternativement jeunes et vieux, et dans ce dernier cas maquillés à l’extrême avec sans doute les meilleures techniques actuelles (le film a d’ailleurs reçu le Critics Choice Award du meilleur maquillage). Le maquillage de DiCaprio est extrêmement bien fait, celui de Naomi Watts également, mais il est dévoilé malencontreusement lors d’une scène trop rapprochée; et celui de Armie Hammer est indisposant tant il est raté, et l’on a donc la forte conscience de voir se balader sous nos yeux un acteur sans doute handicapé par la couche de pâte à modeler qu’il a sur la figure, qui voudrait lui faire prendre 50 ans d’un coup de peinture. Et puis quoi, mince, alors! on se croirait dans Star Wars. Cet aspect prend une importance bien trop grande et nuit à la performance, par ailleurs bonne, sans extraordinaire, de trois acteurs dont deux peuvent être, on le sait déjà, exceptionnels. Voilà sans doute ce que l’on peut dire également de l’ensemble de ce film et du travail de son réalisateur. 

Mendelsohn est sur le toit, de Jirí Weil.

Un bon livre, de la part d’un des acteurs de la résistance et d’une victime du génocide des juifs, sur les aspects quotidiens de la guerre et du génocide, du point de vue nazi comme de celui des résistants. Focus sur l’assassinat de Heydrich à Prague en mai 1942 et sur le massacre de deux villages tchèques en représailles. Mais également beaucoup d’humour, de drôlerie – ce n’est pas le ton des Bienveillantes. (1960)

Les vivants et les ombres, de Diane Meur.

Écrit par une auteure belge, jeune mais déjà expérimentée, le récit, par une maison, de l’histoire de ses habitants se déroule sur plusieurs générations, au 19e siècle essentiellement, aux confins de l’Empire austro-hongrois où se réveillent les nationalismes. Très fiable sur le plan historique, la narration par la maison ancre dans la génération l’évocation de cette famille chamboulée par les énormes changements politiques et sociaux, économiques aussi, de cette période en Europe. La maison est particulièrement proche du destin saisissant des femmes de cette famille. Cerise sur le gâteau, l’Amérique finale qui permet de comprendre encore quelque chose de plus à propos de l’Europe. (2007)