#Insomnia.

Insomnia dans son silence donne aux beautés du jour tout leur écho
Une mouette Quelques feux d’ambulances
dans le lointain Des cris
dans le proche Aux Pâquis

La poésie d’Anna
toujours lue désormais aux côtés bienveillants d’Alain @HaenggiA
Celle que je ne peux lire
Qui sonne comme Elektra
Le paroxysme ininterrompu du chant colère Signal
de guerre
Celle qui est mains aux prises Sculpture des matériaux
Je la lis sans souffrir
@annajouy

J’ai
de @_chsanchez
J’ai
qui jaillit
comme un cri
Du bitume J’existe
Je vois les enfants de Marseille
J’ai comme Je suis
J’ai comme je bondis

D’autres secrets

Insomnia me retient

D’autres sourires
volcan
_ (dit doucement) @edelabranche

La jeune femme du pain
– Vous êtes toujours bien habillée
– Vous avez le coeur toujours bien habillé
Sa présence amie

Et le pain
« savoureux » c’est trop près des lèvres:
Le pain en gorge
la petite acidité du levain

Les sourires des amis
Enlevés lentement par le bus au départ

Le visage de la dame
la vieille belle dame
avec sa canne avec sa vie
dans la rue elle me parle
de son mari

Ma Ptite Soeur
des bribes de sa vie
inconnue Des pans entiers
que j’apprends toujours
À l’arrache dans la journée Fragments

Tire d’aile est impossible

Des chutes conséquentes
anciennes
(un peu rasantes)
fatales – non, décisives

avant de retrouver
sous un fil emmêlé
La vie Fragile. de Farge

Insomia retient de la vie fragile les échos

Le jour
l’autre, le nouveau jour
est déjà là
Je ne sais pas
duquel j’ai plus envie
du jour ou de la nuit

On verra
(mais le jour me sourit)

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Lire aux cabinets, de Henry Miller. Une référence pour L’écritoire.

La courte édition à 2 €uros reprend avec ce titre accrocheur deux articles faisant partie des Livres de ma vie, publié en 1957 et édité aussi par Gallimard: un beau texte sur la lecture, Ils étaient vivants et ils m’ont parlé, porte sur le lien entre les auteurs et le lecteur; puis vient l’hilarant pamphlet éponyme, qui constitue pour L’écritoire une référence à plusieurs titres. Suivons Miller:

Qu’est-ce qui sollicite l’envie (comprenez: qui donne sens) de lire ou non tel ou tel livre? Sûrement pas les plus académiques recommandations. Miller ne cesse de frôler le concept, qui n’existait pas encore, de serendipity, ce hasard heureux et plein de sens qui fait le tracé de notre itinéraire (intérieur, intellectuel, ou tout simplement de notre vie). Il nous rappelle que ce qui nous porte à vouloir lire un livre plutôt qu’un autre tient aux multiples hasards qui nous font croiser un titre, un auteur. La recommandation de ne surtout pas lire un livre précis peut nous y inciter parfois, davantage que toutes les incitations à lire un titre! Oh combien il a raison, combien cette question pose une interrogation constante sur l’enseignement de la littérature (ou d’autres disciplines!) avec ses lectures obligatoires – et combien cette idée ne cesse de venir me chatouiller lorsque j’écris mes petits billets.

Mais passons aux cabinets. Dans une critique d’une ironie féroce, avec toute sa gouaille et de son écriture la plus délurée, Henry Miller s’en prend à cette terrible habitude de lire aux cabinets, et de ne pas se laisser un seul instant pour libérer ses entrailles, penser, être avec soi, créer. Lire ne peut pas être un exercice apparenté au gavage des oies.

Souvenons-nous en, pour nous-même, et aussi lorsqu’il s’agit de donner aux enfants le goût de lire.

Tout cela n’a rien (ou presque) d’une blague pour Miller, qui, sur un ton truculent en arrive à une conclusion forte: l’écriture est donnée à tous. Chacun porte un livre, caché en soi. C’est la lecture, ou l’interprétation que l’on peut en faire, qui n’est pas partagée par tous. C’est pourquoi tout le monde n’écrit pas, ou n’écrit pas vraiment… son propre livre.

N’est-ce pas là une idée aussi prégnante et impressionnante que celle de la Caverne platonicienne?

Miller prolonge par quelques conseils loufoques et provoquants qui font croire que sa colère est plus réelle que son humour. J’ai pu d’ailleurs trouver des critiques de ce livre qui montrent que son ironie n’est pas comprise par tous ses lecteurs, certains prenant même curieusement ce livre pour une apologie de la lecture aux cabinets. Par son insistance véhémente, son acharnement sur le pauvre bougre qui lit aux cabinets – et ses arguments pas toujours très rigoureux, moins clairs que son emportement – et par les idées puissantes qu’il évoque, l’air de rien, le texte est, dans la veine rabelaisienne, l’un des plus réjouissants et des plus beaux pamphlets qui soient.

Mystic River, de Dennis Lehane, puis de Clint Eastwood.

J’avais vu le film  à sa sortie, je ne connaissais pas encore Dennis Lehane. Restait dans ma mémoire cette impression de découpage extrême dans le montage, et la performance de Sean Penn. C’était très californien, du meilleur californien, et c’était Clint Eastwood, qui est devenu l’un des plus grands réalisateurs actuels.

Trois garçons, dont l’un, Dave, est enlevé par des pédophiles sous les yeux des deux autres. Une génération plus tard, un flic (Sean), un voyou (Jimmy, interprété par Sean Penn), et un perdant indiscutable : Dave, dont la fêlure et la vulnérabilité du survivant, inquiétante aux yeux des autres y compris de sa femme (Marcia Gay Harden, très forte  pour interpréter un personnage qui aurait pu tourner facilement à la caricature). Adulte, il est joué de manière impressionnante par Tim Robbins. Leurs existences se croisent à nouveau, à l’occasion du meurtre de la fille de l’un d’entre eux, dans lequel ils sont impliqués chacun à leur manière.

– De quoi s’agirait-il alors ? D’une sorte de vaste machination diabolique pour se venger de Jimmy Marcus en éliminant sa fille ? Parce qu’on joue dans un film, maintenant ?

Sean partit d’un petit rire.

– Si c’était le cas, vous verriez qui dans votre rôle, sergent ?

Avant de répondre, celui-ci [interprété par Laurence Fishburne, toujours solide et charmant du fait même de sa sincérité… et de ses jolies dents] aspira son soda avec la paille jusqu’à atteindre la glace au fond de son gobelet.

– J’y ai beaucoup réfléchi, figurez-vous. Si on résout cette affaire, Superflic, ils pourraient en tirer un film génial. Un truc dans le genre  » Le fantôme de New York « , pourquoi pas ? Et nous, on serait là, sur grand écran. J’imagine que Brian Denehhy serait prêt à tout pour décrocher mon rôle.

Ça, c’est pour le clin d’oeil… Le livre est plein d’humour, même appartenant au registre du roman noir.

Se laisser imprégner par une lecture donne une certaine coloration à votre esprit, à votre psychisme, durant les jours de la lecture. Dont il reste ensuite une fine couche quelque part, des fragments infimes saupoudrés en vous. La nuit, c’est plus évident encore. Dans le cas d’une écriture aussi minutieuse que celle de Dennis Lehane, qui explore toutes les dimensions de l’événement qu’il retrace (qu’il trace !), la prégnance est puissante. Le scénario du film n’est pas de Lehane, mais il est extrêmement fidèle au roman, dans lequel on a pu puiser décors, dialogues, personnages dont la complexité est moins explicite (leurs pensées, leur vécu, leurs contradictions, magnifiques dans le roman) et servie par des acteurs justes dans leurs émotions. La structure narrative très rigoureuse est répercutée avec talent : ce morcellement si californien de l’événement en différents récits reprenant le même moment, vécu à des endroits et par des personnages différents.

Rien n’est inventé donc, pas même la forme et la couleur de la robe portée par la morte, dans le film qui est d’une fidélité tranquille au récit. Eastwood n’a pas besoin de se départir de cette manière du roman pour créer son film. Avec de belles inventions cinématographiques : un montage très talentueux ; cette inscription interrompue, dans le béton frais du trottoir, des noms des trois enfants ; ou encore le mouvement de Dave, monté dans une auto fatale pour la seconde fois dans sa vie,  jetant un regard derrière lui aussi long que le long plan sur l’auto s’éloignant.

C’est la fille de l’un des garçons qui ont assisté à son enlèvement sans se faire enlever eux-mêmes, que Dave est supposée avoir massacrée. Ce n’est pas un hasard. C’est ce que Lehane suggère durant les 600 pages du roman. C’est un livre sur la culpabilité de chacun des personnages après un traumatisme. Ils la vivent différemment, et elle se transforme chez la plupart en soupçon, ce soupçon qui pèse sur ceux qui ont été abusés dans leur enfance, comme s’ils ne pouvaient que répéter ce geste. Un soupçon gravissime qui en vient à peser sur la vie d’une victime. Avant même ce meurtre qui les réunit à nouveau, la vie de Dave n’était-elle pas déjà entachée par ce soupçon, y compris à ses propres yeux ?

Il est clair que le livre est plus engagé que le film, à travers notamment un discours sur l’urbanité : les interrogations sur une ville qui exclut par le biais de la gentrification des quartiers ne cessent de revenir (si l’on en croit les photos actuelles du quartier sur GoogleMap, quelques noms ont changé comme Penitentiary Park, mais l’aspect des rues n’est pas si embourgeoisé que cela ; par contre, le café sur la Mystic River semble remplacé par un énorme centre commercial…), pour finir sur l’entrée en politique de Jimmy, qui se profile à la fin comme la conclusion troublante à une histoire semée de meurtres.

Lire et regarder le film inspiré du livre durant les mêmes journées peut, avec une écriture comme celle de Dennis Lehane, tourner à l’obsession, boucher tous vos horizons. Je m’endors avec Persuasion, de Jane Austen, à mes côtés, afin de conjurer un peu cet américanisme qui colore mon psychisme, cette lourdeur des faits, leur fatalité, cette violence du monde – contrebalancée dans mon sommeil par l’aspect aérien et ciselé, de dentelle, féminin, psychologique, de ce que j’imagine de l’écriture d’Austen que je ne connais pas encore.

Roman de Dennis Lehane, 2001, traduit en 2002 par Isabelle Maillet. Film réalisé en 2003 par Clint Eastwood.

Au bonheur de lire, de Dominique Demers. Un livre pour L’écritoire.

Comme il est bon de lire ce livre! Un éclatant et éclairant ouvrage pour les parents comme pour les professionnels confrontés à la question d’amener des enfants à lire. Le sous-titre en est d’ailleurs: « Comment donner le goût de lire à son enfant de 0 à 8 ans ». Plein de respiration et d’une fraîcheur sans pareille, augmentée d’ailleurs par le charme du québécois.

C’est sans aucun doute le livre qui se rapproche le plus de l’esprit de L’écritoire (pour les enfants, mais qui restent vrai aussi quand on grandit!).

C’est d’abord un grand hommage à la lecture, qui « nous a sauvé la vie bien des fois »; qui nous rend non seulement plus compétents dans les études, mais aussi plus heureux; qui changerait le monde, si tout le monde y goûtait!

Elle propose d’excellents conseils, tous très concrets et sans blabla, et nous explique très directement et simplement pourquoi faire comme ci et… plutôt pas comme ça. Et comment, à travers des expériences qu’elle raconte, elle l’a compris. Et Dominique Demers – auteure de livres pour enfants et universitaire – rappelle que nos enfants ne sont pas destinés à tous faire des carrières d’intellectuels: quel changement de ton par rapport à la plupart des propos sur la question!

Il est question ici d’accès au livre d’une manière pleine de sens. Cela permet, guidés par un discours très sain, d’installer un vrai lien vers le livre, fait de plaisir et non de devoir.

Comme le livre n’est pas dans les circuits européens (ni dans les bibliothèques), vous pourrez le trouver chez des vendeurs sur Amazon, ou le commander directement sur un site canadien. Je parie que vous ne regretterez ni l’attente ni l’investissement. (2009)

Pinocchio & Robinson. Pour une éthique de la lecture, d’Alberto Manguel.

Ce petit opuscule contient trois textes courts et essentiels: « Comment Pinocchio apprit à lire » est incontournable pour toute personne travaillant autour de l’apprentissage de la lecture. Manguel nous rappelle que la lecture est loin de se limiter à un geste technique si l’on veut transmettre une pratique qui a du sens et devient une clé pour apprendre à se connaître et à explorer le monde. « La bibliothèque de Robinson » aborde le lien très riche qui relie un lecteur à ses livres et constitue une critique de l’Internet, moins convaincante, le pessimisme de l’auteur laissant voir les limites de sa compréhension de ce nouvel outil – Manguel fait partie des défenseurs du livre face à l’Internet, avec Steiner et Umberto Ecco. Enfin, « Vers une définition du lecteur idéal » est un délicieux exercice visant à dessiner toute la liberté et la singularité créative de la lecture.

« Mais qu’est-ce que cela signifie, ‘apprendre à lire’? »

La première étape, donc, pour devenir un citoyen, consiste à apprendre à lire. Mais qu’est-ce que cela signifie, « apprendre à lire »? Plusieurs choses.

– D’abord, le processus mécanique d’apprentissage du code de l’écriture dans laquelle est enregistrée la mémoire d’une société.

– Ensuite, l’apprentissage de la syntaxe qui régit un tel code.

– Troisièmement, l’apprentissage de la façon dont les inscriptions faites selon ce code peuvent, de façon profonde, imaginative et pratique, servir à la connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Ce troisième apprentissage est le plus difficile, le plus dangereux et le plus puissant – et celui que Pinocchio n’atteindra jamais. Des pressions de toutes sortes – les tentations par lesquelles la société le détourne de lui-même, les moqueries et la jalousie de ses condisciples, l’indifférence de ses précepteurs – engendrent pour Pinocchio une série d’obstacles quasiment insurmontables à l’acquisition de la lecture.

« Comment Pinocchio apprit à lire », Alberto Manguel, Pinocchio & Robinson. Pour une éthique de la lecture, 2005.