Lire, c’est écrire sans inscrire.

Cette nuit je revisitai les premiers mots du Petit Prince avec une compréhension nouvelle:

J’ai vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir seul une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort.

D’abord le plaisir de rechercher les mots donne une forme d’accomplissement. Ensuite le plaisir de les retrouver, qui est plus orgasmique et qui peut être prolongé par l’énonciation du texte même. Enfin, tout cela un peu mêlé, l’aventure d’un nouvel éclairage sur un texte que l’on connaît depuis des années.

Il y a six ans, quelque chose s’est cassé dans mon moteur, me dis-je. Cela a été pour moi une question de vie ou de mort que de le réparer, seule. Il y a des pannes et des réparations que l’on ne peut pas partager, ou alors une infime partie. Dans certains voyages, il n’y a ni mécaniciens, ni passagers, qui pourraient partager avec vous la préoccupation de votre panne et vous prêter main-forte pour sa réparation. Je suis dans le désert, me dis-je. Le désert a des réserves de vie et de beauté, de rencontres insoupçonnées; d’une rose à un puits, à un renard, à  un serpent.

Et je me dis tant d’autres choses, que je n’inscrirai pas.

Lire un texte, cela peut ouvrir des possibilités insoupçonnées par l’auteur, mais que le texte, dans sa beauté, sa justesse et sa cohérence, contient cependant. Lire un texte, c’est créer. Ce n’est pas se situer hors des clous que de créer en lisant. Bien au contraire. Car il n’y a pas de clous. L’invitation est sans cesse offerte. S’évader en lisant, c’est aussi s’évader des intentions de l’auteur, qui, s’il est bon, ne consistent pas à vous emprisonner dans une lecture contrainte. Il est donc possible, voire probable, que ce soit l’une de ces ouvertures que je pratiquai dans ma nuit. La nuit favorise les excursions.

J’ai vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement. Saint-Exupéry, dont le livre est publié en 1943 à New York, le dédie à un ami français, l’auteur Léon Werth. Lui-même meurt de manière peut-être volontaire en 1944.

13 Novembre 2013. (texte retrouvé dans  la salle des machines d’un autre blog, non publié)

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Lire aux cabinets, de Henry Miller. Une référence pour L’écritoire.

La courte édition à 2 €uros reprend avec ce titre accrocheur deux articles faisant partie des Livres de ma vie, publié en 1957 et édité aussi par Gallimard: un beau texte sur la lecture, Ils étaient vivants et ils m’ont parlé, porte sur le lien entre les auteurs et le lecteur; puis vient l’hilarant pamphlet éponyme, qui constitue pour L’écritoire une référence à plusieurs titres. Suivons Miller:

Qu’est-ce qui sollicite l’envie (comprenez: qui donne sens) de lire ou non tel ou tel livre? Sûrement pas les plus académiques recommandations. Miller ne cesse de frôler le concept, qui n’existait pas encore, de serendipity, ce hasard heureux et plein de sens qui fait le tracé de notre itinéraire (intérieur, intellectuel, ou tout simplement de notre vie). Il nous rappelle que ce qui nous porte à vouloir lire un livre plutôt qu’un autre tient aux multiples hasards qui nous font croiser un titre, un auteur. La recommandation de ne surtout pas lire un livre précis peut nous y inciter parfois, davantage que toutes les incitations à lire un titre! Oh combien il a raison, combien cette question pose une interrogation constante sur l’enseignement de la littérature (ou d’autres disciplines!) avec ses lectures obligatoires – et combien cette idée ne cesse de venir me chatouiller lorsque j’écris mes petits billets.

Mais passons aux cabinets. Dans une critique d’une ironie féroce, avec toute sa gouaille et de son écriture la plus délurée, Henry Miller s’en prend à cette terrible habitude de lire aux cabinets, et de ne pas se laisser un seul instant pour libérer ses entrailles, penser, être avec soi, créer. Lire ne peut pas être un exercice apparenté au gavage des oies.

Souvenons-nous en, pour nous-même, et aussi lorsqu’il s’agit de donner aux enfants le goût de lire.

Tout cela n’a rien (ou presque) d’une blague pour Miller, qui, sur un ton truculent en arrive à une conclusion forte: l’écriture est donnée à tous. Chacun porte un livre, caché en soi. C’est la lecture, ou l’interprétation que l’on peut en faire, qui n’est pas partagée par tous. C’est pourquoi tout le monde n’écrit pas, ou n’écrit pas vraiment… son propre livre.

N’est-ce pas là une idée aussi prégnante et impressionnante que celle de la Caverne platonicienne?

Miller prolonge par quelques conseils loufoques et provoquants qui font croire que sa colère est plus réelle que son humour. J’ai pu d’ailleurs trouver des critiques de ce livre qui montrent que son ironie n’est pas comprise par tous ses lecteurs, certains prenant même curieusement ce livre pour une apologie de la lecture aux cabinets. Par son insistance véhémente, son acharnement sur le pauvre bougre qui lit aux cabinets – et ses arguments pas toujours très rigoureux, moins clairs que son emportement – et par les idées puissantes qu’il évoque, l’air de rien, le texte est, dans la veine rabelaisienne, l’un des plus réjouissants et des plus beaux pamphlets qui soient.

 » L’alphabétisation est une merveilleuse imposture. « 

…  » la plupart des gens ne savent jamais que très rarement où ils se situent, que ce soit dans le temps ou dans l’ordre des choses. Les gens sont incapables de lire un contrat, un horaire ou d’identifier un pays sur une carte muette. Pourquoi, je n’en sais rien. L’alphabétisation est une merveilleuse imposture. Pourtant, ces mêmes gens ont une vie émotionnelle aussi complexe qu’une des oeuvres de Bach « …

Jim Harrison, Faux soleil.

Pinocchio & Robinson. Pour une éthique de la lecture, d’Alberto Manguel.

Ce petit opuscule contient trois textes courts et essentiels: « Comment Pinocchio apprit à lire » est incontournable pour toute personne travaillant autour de l’apprentissage de la lecture. Manguel nous rappelle que la lecture est loin de se limiter à un geste technique si l’on veut transmettre une pratique qui a du sens et devient une clé pour apprendre à se connaître et à explorer le monde. « La bibliothèque de Robinson » aborde le lien très riche qui relie un lecteur à ses livres et constitue une critique de l’Internet, moins convaincante, le pessimisme de l’auteur laissant voir les limites de sa compréhension de ce nouvel outil – Manguel fait partie des défenseurs du livre face à l’Internet, avec Steiner et Umberto Ecco. Enfin, « Vers une définition du lecteur idéal » est un délicieux exercice visant à dessiner toute la liberté et la singularité créative de la lecture.

« Mais qu’est-ce que cela signifie, ‘apprendre à lire’? »

La première étape, donc, pour devenir un citoyen, consiste à apprendre à lire. Mais qu’est-ce que cela signifie, « apprendre à lire »? Plusieurs choses.

– D’abord, le processus mécanique d’apprentissage du code de l’écriture dans laquelle est enregistrée la mémoire d’une société.

– Ensuite, l’apprentissage de la syntaxe qui régit un tel code.

– Troisièmement, l’apprentissage de la façon dont les inscriptions faites selon ce code peuvent, de façon profonde, imaginative et pratique, servir à la connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Ce troisième apprentissage est le plus difficile, le plus dangereux et le plus puissant – et celui que Pinocchio n’atteindra jamais. Des pressions de toutes sortes – les tentations par lesquelles la société le détourne de lui-même, les moqueries et la jalousie de ses condisciples, l’indifférence de ses précepteurs – engendrent pour Pinocchio une série d’obstacles quasiment insurmontables à l’acquisition de la lecture.

« Comment Pinocchio apprit à lire », Alberto Manguel, Pinocchio & Robinson. Pour une éthique de la lecture, 2005.

Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal.

Un court texte, qui est le plus fort de Hrabal, qui est déjà très fort? Puissant et pourtant fantaisiste, rigoureux et pourtant laissant entrer le vent frais de l’imaginaire, c’est une ode à la lecture (sa force libératrice mais aussi sa puissance de mort?) et surtout à sa victoire sur la censure! Même à travers l’âme d’un seul homme, un homme des plus seuls, alors cela suffira…, me semble-t-il avoir lu. S’il faut emporter un livre dans la tombe, c’est celui-là…