No Country For Old Men, de Cormac McCarthy, puis des frères Coen.

Il est l’un des grands auteurs américains, et récemment La route a été adaptée de l’un de ses romans. Ses livres sont sombres, son écriture, à la fois brute et enfantine, touche directement le lecteur. No Country For Old Men est écrit et structuré avec sobriété, douze chapitres débutant à chaque fois par le discours de l’un des personnages – on devine assez rapidement lequel, par un mystérieux processus. Des réflexions sur l’état du monde dans lequel il vit, de son « pays » (le sud du Texas, qui touche la frontière avec le Mexique, comme les États-Unis), et regardant en arrière, sur l’histoire vécue par ses ancêtres et par les gens qui l’entourent. Une voix off. Dans chacun des douze chapitres, suit alors le récit d’une série de meurtres tournant autour d’une sombre affaire de drogue, dans la zone où Bell – c’est lui – est shérif depuis plus de trente ans. Un récit au présent, énumérant le détail matériel, additionnant les actes, sans fioriture, sans psychologie, sans ponctuation. Quelle plume!

En fond, acteur principal, un personnage terrible et implacable, insensible à la douleur, à la limite de l’humanité, avance au rythme de ses meurtres et progresse sans que rien ne puisse l’arrêter, méthodique et sans faille, suivant sa terrible mécanique. C’est lui qui est incarné avec une imposante maîtrise par Javier Bardem, énorme acteur dont le charisme foudroie le spectateur. Mais revenons au texte, pour comprendre ensuite l’esprit du film qui, adaptant deux ans après la sortie du roman, a pris des libertés avec le texte mais n’a rien trahi de l’écriture de McCarthy. Le film a reçu l’Oscar du meilleur scénario adapté.

Il saisit la lampe de chevet et tire sur le fil pour la débrancher et grimpe sur la commode et enfonce le volet avec le pied métallique de la lampe et l’enlève et regarde à l’intérieur. Il voit nettement les marques dans la poussière. Il redescend. Sa chemise est maculée de sang et de saletés tombées du mur et il l’enlève et retourne à la salle de bain et se lave et s’essuie avec une des serviettes de toilette. Puis il mouille la serviette et nettoie ses bottes et replie la serviette et nettoie les jambes de son jean. Il prend le fusil et retourne dans la chambre torse nu en tenant d’une main sa chemise roulée en boule. De nouveau il essuie les semelles de ses bottes sur la moquette et balaie une dernière fois la chambre du regard et sort.

Bell incarnant par ses questionnement l’humanité – qui à l’écran est Tommy Lee Jones, dont le regard dit déjà tout – et Chigurgh au nom et à l’être barbare ne se rencontreront jamais, malgré tous les efforts du shérif. Entre ces deux pôles se conduit une histoire sans pitié, et s’approfondissent jusqu’à une profonde complexité les pensées du shérif, qui se prépare, sans doute, à devenir l’un de ces vieillards desquels il aime à apprendre.

Et pourtant,

Tous négligent

Les monuments de l’intellect qui ne vieillit pas.

C’est ainsi que se termine la première strophe du poème Sailing to Byzantium (1926) de Yeats, immense auteur irlandais, inauguré par le vers éponyme,

That is no country for old men. The young…

L’écriture si singulière de McCarthy transmet une impression encore différente dans les dialogues, souvent sibyllins, parfois un rien teintés d’humour et d’absurdité, de quelque chose qui rappelle à la fois la gouaillerie de la littérature irlandaise et l’absurde de la littérature écossaise.

J’ai dit il y a quelqu’un qui sait où t’es?

Qui par exemple?

N’importe qui.

Vous.

Je ne sais pas où tu es parce que je ne sais pas qui tu es.

Alors on est deux dans le même sabot.

Tu ne sais pas qui tu es?

Non, ne dites pas de bêtises. Je ne sais pas qui vous êtes.

Eh bien, on va continuer comme ça, et on n’y perdra rien ni l’un ni l’autre. D’accord?

Une allure asociale et des gestes lents et méthodiques, le mot rare et la voix caverneuse, le Chigurgh que produit Javier Bardem fait peur par sa simple présence à l’écran, où il apparaît en premier lieu avec une arme insolite et redoutable. L’ensemble du film est lent, parsemé de situations à peine humoristiques, le temps d’une tirade (le conducteur qui déclare l’auto-stop dangereux à un homme qui fuit un tueur). Comme dans le livre de McCarthy, tout ce qui n’est pas nécessaire à l’action reste dans l’ombre, mystérieux, suggéré…. Ainsi l’étage supplémentaire dans l’immeuble de l’acheteur du deal raté. Ces angles morts sont importants pour la noirceur du tout, et pour la focalisation sur l’essentiel. Le cinéma, qui pourtant montre bien des films trop explicites, reste ici dans un minimalisme similaire à celui du texte d’origine. Mais ce ne sont pas les angles morts habituels d’un cinéma qui irait trop vite à la facilité: l’implacabilité passe avant le suspense. Ainsi la caméra montre l’issue de certaines situations (le détour d’une voiture derrière laquelle on pourrait croire que l’on va découvrir l’assassin…. qui n’y est pas).

Comme dans l’ouvrage, Chigurgh a affaire à forte partie, car celui après lequel il court est aussi méthodique et plein de sang-froid que lui – ce qui est rendu vraisemblable par le fait qu’il est un ancien du Vietnam. Tout en n’ayant rien d’inhumain, et ceci non pas seulement parce qu’il ne tue pas… Quoique… Il sème un certain nombre de victimes, y compris après sa mort. Comme s’ils traquaient des animaux, les deux personnages peuvent se pister en suivant les traces de sang… La première scène est une scène de chasse et les hommes qui entrent dans le film montrent, en plein désert, leur talent à savoir trouver les traces. Le contexte urbain ne change en rien cet aspect du film qui est une grande chasse d’un bout à l’autre.

C’est très tard que l’on retrouve le personnage, puis la voix/pensée du shérif Bell (Tommy Lee Jones). La structure n’a rien de celle du livre, avec cette alternance entre des faits brutaux et une voix qui cherche l’humanité perdue. Le film est centré sur Chigurgh, tout en ombres et en sobriété comme l’est le style de McCarthy. Une partie des réflexions de Bell est reversée dans les dialogues qu’il peut avoir avec d’autres personnages, notamment avec son adjoint qui n’y comprend rien, un vieux collègue qui est sur la même longueur d’ondes que lui… ce qui n’a pas du tout le même impact. Ces scènes n’ont ni teneur humoristique ni sens fort dans l’oeuvre. Cela ôte à ces réflexions toute leur force et renforce leur pathétique. Le livre faisait entendre une voix, avec ses doutes et ses forces – le film évoque un personnage un peu perdu.

Le générique de fin, qui commence sur le son du boitement de Chigurgh, à l’avancée imperturbable comme celle du temps, même après un sérieux accident, pour glisser vers la musique, est particulièrement réussi, et clôt un film magistral.

Cormac McCarthy, No Coutry For Old Men, 2005.

Ethan et Joel Coen, No Country For Old Men, 2007.

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J. Edgar, de Clint Eastwood.

C’est un personnage fantastique qui fait l’objet du dernier film de Clint Eastwood, ce Hoover qui a régné pendant près de 50 ans sur  le FBI, et par là, (à peine) dans l’ombre sur l’histoire politique des Etats-Unis et sa constante violence: depuis le début des années 1920 et le pic de la lutte contre les communistes, ces « bolcheviques », qui provoquent une peur terrible avec la révolution en Russie et les menaces de « grève générale », auxquelles sont assimilées toutes tentatives de syndicalisme et de lutte sociale – un moment si bien évoqué par Dennis Lehane dans Un pays à l’aube. En passant par les années de la Deuxième guerre mondiale puis celles du maccarthysme, où la suspicion « anti-américaine » (unamerican, un intraduisible pourtant récurrent dans l’histoire du pays, très bien analysé par l’historienne Marie-France Toinet dans La chasse aux sorcières) continue de se développer par d’autres biais, avec d’autres cibles, plus élitaires: les intellectuels, les écrivains, les réalisateurs. Pour se terminer enfin sur les années 1960, avec la mort de ce J. Edgar Hoover, qui a sans doute trempé en 1968 dans l’assassinat d’un Martin Luther King (très vite passé par quelques photos dans le film, choix étrange) qu’il poursuit de sa haine, et peut-être bien aussi dans celle de ce jeune Bob Fitzgerald Kennedy, auquel il se heurte constamment depuis qu’il est Procureur général, et peut-être même dans celle de son frère Président, en 1963… la haine pouvant être le mode de fonctionnement de Hoover. James Ellroy l’a montré avec son énergie habituelle dans sa trilogie américaine, et le personnage incarné par Leonardo DiCaprio paraît un peu fade à côté de celui évoqué par l’écrivain. Même si il est montré sans concession, avec sa folie, sa solitude, son homosexualité probablement refoulée mais connue de tous, et à la fin de sa vie ses injections d’amphétamines quotidiennes.

C’est une construction intéressante et risquée qu’a choisie Eastwood, qui fait alterner deux moments: les débuts de la carrière de Hoover, dans les années 20 et 30, et la fin de sa carrière, ce qui permet de dégager à la fois les origines (peut-être le plus intéressant, ses rapports avec sa mère notamment… dont je ne connais pas la source pour ce film), la naissance de son « style » de pouvoir, les constantes de son mode de faire, et les dernières années où il est dépassé par des événements auxquels il ne comprend plus rien. Il est pourtant dommage de ne pas davantage rester sur la période de la Guerre, sur celle du maccarthysme, moments où les talents de Hoover ont fait fureur et où il s’est rendu indispensable à la Présidence, et ceci pas seulement, comme il est évoqué dans le film, parce que les fichiers secrets que le Directeur du FBI tenait soigneusement à jour contenaient des preuves de vérités gênantes également sur les Présidents. Le problème, c’est peut-être que cette construction n’aboutit sur rien d’autre que la mort de Hoover, dont on se doutait un peu, et qui n’a rien que le goût de l’amertume, de la médiocrité, finalement, que pouvait exhaler ce personnage derrière ses manies et son délire de persécution. Il n’y a pas de crescendo, il n’y a pas de tension, rien qu’une succession de moments qui dévoile une vérité sur le personnage qui est déjà connue depuis longtemps.

Et puis quand même, il y a un autre problème, qui revient comme la mouche du coche aux yeux du spectateur. Les trois acteurs principaux, DiCaprio, Armie Hammer et Naomi Watts, apparaissent alternativement jeunes et vieux, et dans ce dernier cas maquillés à l’extrême avec sans doute les meilleures techniques actuelles (le film a d’ailleurs reçu le Critics Choice Award du meilleur maquillage). Le maquillage de DiCaprio est extrêmement bien fait, celui de Naomi Watts également, mais il est dévoilé malencontreusement lors d’une scène trop rapprochée; et celui de Armie Hammer est indisposant tant il est raté, et l’on a donc la forte conscience de voir se balader sous nos yeux un acteur sans doute handicapé par la couche de pâte à modeler qu’il a sur la figure, qui voudrait lui faire prendre 50 ans d’un coup de peinture. Et puis quoi, mince, alors! on se croirait dans Star Wars. Cet aspect prend une importance bien trop grande et nuit à la performance, par ailleurs bonne, sans extraordinaire, de trois acteurs dont deux peuvent être, on le sait déjà, exceptionnels. Voilà sans doute ce que l’on peut dire également de l’ensemble de ce film et du travail de son réalisateur. 

Mystic River, de Dennis Lehane, puis de Clint Eastwood.

J’avais vu le film  à sa sortie, je ne connaissais pas encore Dennis Lehane. Restait dans ma mémoire cette impression de découpage extrême dans le montage, et la performance de Sean Penn. C’était très californien, du meilleur californien, et c’était Clint Eastwood, qui est devenu l’un des plus grands réalisateurs actuels.

Trois garçons, dont l’un, Dave, est enlevé par des pédophiles sous les yeux des deux autres. Une génération plus tard, un flic (Sean), un voyou (Jimmy, interprété par Sean Penn), et un perdant indiscutable : Dave, dont la fêlure et la vulnérabilité du survivant, inquiétante aux yeux des autres y compris de sa femme (Marcia Gay Harden, très forte  pour interpréter un personnage qui aurait pu tourner facilement à la caricature). Adulte, il est joué de manière impressionnante par Tim Robbins. Leurs existences se croisent à nouveau, à l’occasion du meurtre de la fille de l’un d’entre eux, dans lequel ils sont impliqués chacun à leur manière.

– De quoi s’agirait-il alors ? D’une sorte de vaste machination diabolique pour se venger de Jimmy Marcus en éliminant sa fille ? Parce qu’on joue dans un film, maintenant ?

Sean partit d’un petit rire.

– Si c’était le cas, vous verriez qui dans votre rôle, sergent ?

Avant de répondre, celui-ci [interprété par Laurence Fishburne, toujours solide et charmant du fait même de sa sincérité… et de ses jolies dents] aspira son soda avec la paille jusqu’à atteindre la glace au fond de son gobelet.

– J’y ai beaucoup réfléchi, figurez-vous. Si on résout cette affaire, Superflic, ils pourraient en tirer un film génial. Un truc dans le genre  » Le fantôme de New York « , pourquoi pas ? Et nous, on serait là, sur grand écran. J’imagine que Brian Denehhy serait prêt à tout pour décrocher mon rôle.

Ça, c’est pour le clin d’oeil… Le livre est plein d’humour, même appartenant au registre du roman noir.

Se laisser imprégner par une lecture donne une certaine coloration à votre esprit, à votre psychisme, durant les jours de la lecture. Dont il reste ensuite une fine couche quelque part, des fragments infimes saupoudrés en vous. La nuit, c’est plus évident encore. Dans le cas d’une écriture aussi minutieuse que celle de Dennis Lehane, qui explore toutes les dimensions de l’événement qu’il retrace (qu’il trace !), la prégnance est puissante. Le scénario du film n’est pas de Lehane, mais il est extrêmement fidèle au roman, dans lequel on a pu puiser décors, dialogues, personnages dont la complexité est moins explicite (leurs pensées, leur vécu, leurs contradictions, magnifiques dans le roman) et servie par des acteurs justes dans leurs émotions. La structure narrative très rigoureuse est répercutée avec talent : ce morcellement si californien de l’événement en différents récits reprenant le même moment, vécu à des endroits et par des personnages différents.

Rien n’est inventé donc, pas même la forme et la couleur de la robe portée par la morte, dans le film qui est d’une fidélité tranquille au récit. Eastwood n’a pas besoin de se départir de cette manière du roman pour créer son film. Avec de belles inventions cinématographiques : un montage très talentueux ; cette inscription interrompue, dans le béton frais du trottoir, des noms des trois enfants ; ou encore le mouvement de Dave, monté dans une auto fatale pour la seconde fois dans sa vie,  jetant un regard derrière lui aussi long que le long plan sur l’auto s’éloignant.

C’est la fille de l’un des garçons qui ont assisté à son enlèvement sans se faire enlever eux-mêmes, que Dave est supposée avoir massacrée. Ce n’est pas un hasard. C’est ce que Lehane suggère durant les 600 pages du roman. C’est un livre sur la culpabilité de chacun des personnages après un traumatisme. Ils la vivent différemment, et elle se transforme chez la plupart en soupçon, ce soupçon qui pèse sur ceux qui ont été abusés dans leur enfance, comme s’ils ne pouvaient que répéter ce geste. Un soupçon gravissime qui en vient à peser sur la vie d’une victime. Avant même ce meurtre qui les réunit à nouveau, la vie de Dave n’était-elle pas déjà entachée par ce soupçon, y compris à ses propres yeux ?

Il est clair que le livre est plus engagé que le film, à travers notamment un discours sur l’urbanité : les interrogations sur une ville qui exclut par le biais de la gentrification des quartiers ne cessent de revenir (si l’on en croit les photos actuelles du quartier sur GoogleMap, quelques noms ont changé comme Penitentiary Park, mais l’aspect des rues n’est pas si embourgeoisé que cela ; par contre, le café sur la Mystic River semble remplacé par un énorme centre commercial…), pour finir sur l’entrée en politique de Jimmy, qui se profile à la fin comme la conclusion troublante à une histoire semée de meurtres.

Lire et regarder le film inspiré du livre durant les mêmes journées peut, avec une écriture comme celle de Dennis Lehane, tourner à l’obsession, boucher tous vos horizons. Je m’endors avec Persuasion, de Jane Austen, à mes côtés, afin de conjurer un peu cet américanisme qui colore mon psychisme, cette lourdeur des faits, leur fatalité, cette violence du monde – contrebalancée dans mon sommeil par l’aspect aérien et ciselé, de dentelle, féminin, psychologique, de ce que j’imagine de l’écriture d’Austen que je ne connais pas encore.

Roman de Dennis Lehane, 2001, traduit en 2002 par Isabelle Maillet. Film réalisé en 2003 par Clint Eastwood.