Une ville (13 boucles), d’Emmanuel Delabranche.

13 boucles dans une ville, celle du Havre. Le terme de boucle est extrêmement pertinent pour ces voyages dans la ville, dans le temps, celui de l’enfance souvent, d’Emmanuel Delabranche.

Ce texte n’est pas le seul publié par l’auteur, qui toujours s’exprime avec cette voix si particulière donnée par un texte sans ponctuation. Le retour à la ligne de ces courts paragraphes est le seul repère. Il est donc nécessaire d’apprendre à entendre la voix de l’auteur – une écriture dénuée de tout ce qui semble avoir été fioriture, une écriture sans moulures haussmaniennes, une écriture havraise comme les façades de la ville en quelque sorte – de déceler le rythme de sa phrase, qui prend des libertés – mais pas toujours: sujet verbe complément existe aussi, ce qui est, j’avoue, le plus désarmant, avec les passages qui nous restent inévitablement obscurs.

Mes carnets se nourrissaient de ces balades et l’idée de naître qu’il fallait dessiner aux immeubles plats des toits et aux façades de béton brut des moulures et d’imaginer une ville passée recouvrant celle du futur

Je rêvais à cette ville aimée capitale centrée irriguant la mienne tellement détestée que ma perception était complexe et contradictoire comme l’amour de la tour au port et cette volonté d’haussmanniser la ville de perret car elle était horrible à les écouter grise à se tuer cette nouvelle cité

Pourtant, derrière la visible caractéristique formelle, il est difficile et passionnant d’essayer de saisir où se trouve la véritable singularité de cette écriture.

Et je me suis mis à marcher à arpenter les rues les quartiers d’abord environnants puis plus lointains une à trois ou quatre heures de marche à onze ans je découvrais le territoire urbain l’assimilais prenais des notes dessinais pointant tant les constructions que les vides formant places et respirations et la ville est devenue mienne les aboiements les boutiques les escaliers reliant ville haute et ville basse les rues ensoleillées et celles toujours dans l’ombre les entrepôts les ateliers et ces échappées uniques vers le port ou la mer

À mon oreille, cette voix prend les accents d’une sorte d’inspiration, devient vaticination. Elle retient ses mystères, on ne comprend pas toujours ce que cette parole détient, et retient aussi (ainsi notamment dans un autre texte, De lui mon histoire, pour lequel ce mystère fonctionne merveilleusement bien car il se lie encore plus clairement à un secret d’enfance). L’écriture détient un secret et le préserve tout en le diffusant. L’écriture provient du coeur de l’intime.

Je regrette beaucoup que Delabranche n’évite pas l’écueil de la nostalgie, C’était mieux avant, les gens partageaient tout, la ville était réellement une communauté alors qu’aujourd’hui l’individualisme prévaut. C’est un lieu-commun et historiquement une erreur. Et c’est ne pas apercevoir comment la promotion de l’individu passe par des changements de comportement et… de paramètres pour les observateurs. Ervin Goffman est le premier à l’avoir vu avec une bienveillance pour la société qu’il observait, qui est la clé de toute sa compréhension du monde. Ainsi par exemple Goffman évoque-t-il « l’indifférence civile » pour comprendre cette apparente ignorance qu’ont les gens les uns des autres au coeur d’une ville.

Mais il s’agit ici de littérature, et ce voyage avec le texte d’Emmanuel Delabranche est passionnant, dans l’urbanisme d’une ville que l’on ressent, que l’on apprend par son expérience d’enfant. Une ville bien méconnue des Français eux-mêmes, comme si elle était tellement au bord du territoire… et si récente qu’elle n’aurait pas d’attrait. L’enfance dans une telle ville est véritablement une expérience –  c’est-à-dire, comme le montre bien Michel Lussault dans son dernier ouvrage (Habiter la terre, 2013), ce qui nous fait connaître l’espace –  et c’est de cela dont nous fait part l’auteur, devenu architecte, y compris peut-être en empruntant ce « on » de l’enfance, ce « on » illusoire des enfances.

On a aimé la ville reconstruite bien plus que toute autre celle de brique sale et triste aux commerces désertés aux rues vidées on a aimé la ville reconstruite comme on aime celui qui nous accueille nous donne tout et nous épanouit on a aimé la ville reconstruite dont on était les premiers occupants à qui on donnait vie

Savoureux point de vue que celui de la découverte d’une ville par l’enfant, qui nous replace dans la vision qu’il avait du monde et nous fait vivre son être au monde et la lente émergence de l’amoureux de la ville.

Les rues sont larges et droites l’étendue urbaine fait du bien loin de s’y placer on y prend vie on y devient et ce vide ce creux dans la main donne comme seins

Emmanuel Delabranche, Une ville (13 boucles), Publie.net, 2012

Chez Publie.net

Le blog d’Emmanuel Delabranche

Le très beau texte De lui mon histoire, sur Nerval.fr

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Le soleil des Scorta, de Laurent Gaudé.

Oh là là, on croirait lire un roman populaire du 19e siècle… mais un de ceux qui aurait tout juste passé la barrière de la mémoire de la littérature… La psychologie des personnages est très basique, on a envie de lire Hugo qui faisait bien mieux… La description du village du Sud de l’Italie en tant qu’entité collective qui agit comme un seul homme, avec sa pauvreté, ses mesquineries, son étroitesse d’esprit, sa capacité à oublier aussi, est très fidèle à cet esprit qui domine encore dans les Pouilles ou en Calabre. Mais est-ce si nouveau? La littérature italienne n’a-t-elle pas fait bien mieux? L’art de la joie de Goliarda Sapienza (1998), par exemple, est immensément plus complexe et plus novateur.

L’écriture, raide, s’assouplit au fur et à mesure et s’embellit, mais qu’y a-t-il dans ce roman agréable, pour un voyage en train par exemple, qui ait valu un prix Goncourt en 2004 à son auteur?

Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon.

Une écriture rude comme la vie spartiate du guerrier de l’IRA qui écrit ces lignes en 2006, retranché dans son village natal, après que sa trahison ait été rendue publique. Revisitant tout son parcours « de la tristesse à la colère », depuis une enfance misérable auprès d’un père combattant pour l’Irlande embrasé par l’insurrection dublinoise de 1916 puis désarmé par la création de l’Etat irlandais en 1921, le narrateur revient sur le piège d’une guerre sans fin, la violence de l’impérialisme britannique qui culmine sous Thatcher, les incohérences du parti irlandais, l’exigence d’une obéissance aveugle de la part des chefs de l’IRA, la haine nourrie par la haine dans un face-à-face irréductible. Sorj Chalandon, longtemps reporter en Irlande du Nord, retrace toute l’histoire de la lutte irlandaise avec clarté et simplicité et nous permet de comprendre les ressorts de l’attitude meurtrière de cette armée de l’ombre, terroriste, qui fait bien penser finalement à une résistance française qui n’aurait jamais vaincu et jamais désarmé. Le texte est parsemé de portraits des partisans de cette grande famille que composent les catholiques en Irlande du Nord, construisant non seulement une histoire mais aussi une sociologie du mouvement de résistance. On entre dans les quartiers les plus fermés de Belfast, au coeur des combats les plus obscurs de la lutte, des refus les plus intransigeants, jusqu’au fond des prisons britanniques.

Des femmes portaient les armes à nos côtés, transportaient des bombes ou collectaient des renseignements mais Sheila avait fait un autre choix. C’était une militante, pas un soldat. Avec Cathy, Liz, Roselyn, Joelle, Aude, Trish et tellement d’autres, elles étaient le coeur même de notre résistance. Elles pansaient nos plaies, elles s’asseyaient en chantant devant les roues des blindés, elles bloquaient les quartiers en tablier de ménage, elles allaient chercher leur homme au fond du pub pour l’obliger à se relever. Quand l’ennemi entrait dans le ghetto, elles étaient les premières à l’accueillir. En robe de chambre, en chemise de nuit, pieds nus parfois, à genoux au milieu des rues, raclant le sol de leurs couvercles de poubelles, elles étaient notre alarme. Elles manifestaient sans cesse pour la liberté de l’Irlande. En rang par trois, sans un cri, portant la photo de leur emprisonné ou la couronne fleurie de leur mort. Et elles entraînaient avec elles une armée de landaus.

Pour vivre avec le sourire de son mari dans un cadre de deuil, soigner son fils qui rentre au petit jour, tenir la main de son enfant au dernier souffle du jeûne, il faut un coeur barbelé. Et Sheila était de ces femmes.

Il y a le travail sur le style, qui comporte la brièveté et les raccourcis de la langue irlandaise, les phrases lapidaires, les verbes ramenés à la forme transitive, cette écriture taillée à la serpe comme l’âme du narrateur, toute en ellipses, rien en finesse. Il y a le récit, qui éclaire de l’intérieur la cohérence historique d’un combat à l’acharnement incompréhensible aux yeux européens, mais encore d’actualité puisque de récentes émeutes opposant des manifestants catholiques à la police ont eu lieu à Belfast durant cet été. Il y a enfin l’itinéraire de la trahison, thème cher à l’auteur (Mon traître) : la suite d’événements malencontreux, qui permet aux Britanniques de mettre la main sur ce soldat de l’IRA et de lui soutirer des informations, est validée progressivement par sa propre adhésion à un processus de paix dont il apprécie peu à peu la pertinence. D’un mouvement symétrique à celui du gouvernement britannique, qui désarme progressivement entre le début des années 1980 et les années 2000, l’IRA est mise en face de l’impossibilité de faire autrement, l’impossibilité de jamais venir à bout de la puissance britannique, tout comme l’ennemi reconnaît, de fait, l’impossibilité de jamais épuiser sur le terrain la résistance armée. La trahison, qui alimente le processus de paix engagé ensuite par les deux protagonistes, ne constitue donc en rien une prise de distance avec l’objectif de liberté (qui reste chez ce soldat flou et pragmatique) par rapport aux Britanniques, mais bien plutôt d’une prise d’indépendance par rapport à l’État-major de l’IRA sur les moyens d’y parvenir. La fin de la guerre pour le guerrier.

Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon, 2011.

Suite française, d’Irène Némirovsky.

Le livre a été primé en 2004 (prix Renaudot) et il a une histoire aussi singulière que son auteure: jeune fille russe réfugiée en France après la révolution de 1917, son père regagne rapidement leur fortune familiale, elle fait partie de la très haute bourgeoisie, dorée – et en même temps elle est juive, de plus en plus juive aux yeux de la société des années 1930… Dans les années 1929-1930, son talent est cependant reconnu même par des antisémites notoires. En 1942 elle est retrouvée dans la campagne où elle s’est réfugiée, déportée par les Français, puis tuée dans un camp.

Suite française est un manuscrit non terminé, qu’elle écrit sur les rares papiers qu’elle trouve, en exil à la campagne. Sa fille le fait publier voici seulement quelques années.

C’est un texte fabuleux, le récit de la débâcle et du début de la guerre sans le mensonge a posteriori de l’après-guerre… c’est la guerre au regard des années 1930: la France est un pays encore très rural (voir le film Goupi Mains rouges, de Jacques Becker, sorti en 1943), avec des relents de féodalité; la société est très disloquée, urbains/ruraux, Paris/province, bourgeoisie/aristocratie, domestiques/patrons etc. Le mythe national de la débâcle commune n’a pas encore été construit, à l’aide des photos de la nation française réunie sur les routes, fuyant en choeur l’avancée allemande… Ici, pas de mythe, mais des gens observés avec une acuité jamais vue, jamais lue, Irène Némirovsky, dont c’est de loin le meilleur livre, donne l’impression saisissante d’avoir été telle une petite souris dans les vies des gens, dans les pensées même des gens, étonnamment retracées avec cette précision teintée d’amertume peut-être, mais d’un tracé si vif, si vrai qu’il en devient bienveillant envers les faiblesses évoquées sans fard, les hypocrisies sociales, les pauvres défenses. Le texte devrait être lu en même temps que les discours du Général de Gaulle, par les élèves français… C’est de la très belle littérature, et c’est un document.