Albert Nobbs: no sex, no world: no life?

Une longue nouvelle écrite par l’auteur irlandais George Moore et publiée en 1918, évoque une femme irlandaise ayant trouvé la survie en se faisant passer pour un homme.

Le film de Garcià, sorti en 2012, s’inspire de ce personnage et de l’écrit de Moore. La rencontre d’Albert, terrifiée puis stupéfaite, avec une autre femme se faisant passer pour un homme et qui s’est mariée avec une autre femme. À partir de ce moment, surgit son espoir immense en un projet qui pourrait à la fois la rendre indépendante (la tenue d’une boutique) plutôt que de rester majordome au service de maisons abusives. Et surtout un projet qui pourrait la sortir de sa solitude.

C’est cet instant qu’avait saisi Moore, en une nouvelle peut-être un peu terne mais fascinante – et que saisit le réalisateur. La recherche d’un projet de vie autre que la survie, qui se met à la rendre vulnérable. Comme on l’imagine, Glenn Close est stupéfiante avec un jeu tout en finesse. Elle qui a joué si magnifiquement Merteuil, cette autre femme ayant choisi de défendre tout autrement sa vie de femme!, rend ce personnage seul et masculin, ou pour tout dire asexué, sans humour, terrifié, tout à fait vraisemblable dans sa recherche d’être irréprochable pour survivre. La recherche d’Albert d’une vraie vie à soi, qu’elle rêve de partager, la laisse, elle qui était particulièrement économe, faire des dépenses invraisemblables pour toucher la jeune fille qu’elle souhaite transformer en Madame Nobbs et qui ne pense, elle, qu’à profiter de ses largesses. Alors Albert compte, le soir, avec effroi, ce que va lui coûter la jeune femme. Peut-être que ce qui fait Nobbs, qui est sa force et sa faille, c’est son ignorance totale de la sensualité, de la sexualité, qui occupe tout naturellement la jeune femme qu’elle convoite, et qui est explicite dans le film entre les deux femmes mariées ensemble. Or Nobbs reste aveugle. Majordome mais surtout femme cachée et terrifiée, elle n’a jamais profité de le point de vue extraordinaire sur le genre humain que lui offre sa fonction – les scènes de luxure auxquelles elle assiste en étant le summum – pour peaufiner sa connaissance des rapports humains. Elle vit hors du monde, recluse en soi.

Albert Nobbs… Le projet fut travaillé et réécrit plusieurs fois avec Glenn Close, vers 2000 par Istvan Szabó, grand réalisateur hongrois, et se trouve repris ici sous la plume de l’auteur britannique John Banville. Un film réalisé par un réalisateur latin, hollywoodien, Rodrigo Garciá (qui a fait entre autres le très beau Nine Lives, et puis Mother and Child). Le film est une lecture explicite du texte  – intérieur, terne et délicat comme Nobbs – auquel il reste fidèle tout en extériorisant tout ce qui est possible. Les monologues intérieurs sont transformés en dialogues, les domestiques, les clients se mettent à avoir une existence, les éléments suggérés sont clairement évoqués. Jonathan Rhys Meyers, duquel on avait fait grand cas lors de la préparation de ce film, fait quelques apparitions – ses scènes ont peut-être été coupées.

Dans cette ville dure qu’est Dublin au début du XXe siècle, dans ce pays dur qui déverse alors son espoir et son émigration vers l’Amérique, Albert Nobbs, qui a perdu jusqu’à la mémoire de son prénom féminin, a oublié le sexe, ce qui la condamne à rester coupée du monde et se débat, entre l’ignorance et le projet d’une vie plus libre. C’est un destin qui fait rêver et qui tue l’espoir, cela tout à la fois.

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« L’être simplifié que l’auteur d’une autobiographie met en scène dans sa narration ».

Écrire une autobiographie était une énorme tâche à entreprendre. C’est possible pour n’importe qui et beaucoup de gens pensent pouvoir le faire. Mais très, très peu passent à l’acte. Pourquoi donc? Parce que c’est vraiment laborieux. Parce que rappeler les souvenirs constitue un exploit, et ceux qui reviennent peuvent être encore chargés de gêne et de douleur, ou simplement résister aux mots. Parce que peu de gens veulent, le temps d’écrire ne serait-ce qu’un compte rendu superficiel de leur vie, rester en compagnie de l’être simplifié que l’auteur met en scène dans sa narration. Le « moi » peut facilement devenir un compagnon de voyage indésirable, à la manière des gens légèrement mythomanes et insincères.

Nuala O’Faolain, L’histoire de Chicago May.

L’étrange disparition d’Esme Lennox, de Maggie O’Farrell.

Le parcours de deux femmes du XXe siècle en Écosse : d’une née au début du siècle, l’autre à la fin. Tout semble les différencier et pourtant leur histoire, contée au seul lecteur, les rapproche : c’est peut-être le rapprochement intuitif de ces deux femmes, sans mots nécessaires, qui, dans ce livre, est le plus impressionnant. Le personnage d’Esme Lennox, pliée et séquestrée par une société qui semble avoir été encore récemment sous le joug des institutions, politiques et religieuses, peut être considéré comme symbolique. L’auteure, Maggie O’Farrel, a grandi en Ecosse mais elle est irlandaise. Le testament caché de Sebastian Barry évoque aussi une femme internée à vie, en Irlande, pour avoir pris une trop grande liberté, pourtant infiniment minime ; les mentions d’enfants abusés par des prêtres sont fréquentes dans les romans irlandais contemporains (Retrouvailles de Anna Enright, ou A l’irlandaise de Joseph O’Connors). Décidément, si l’on se penche un peu sur la littérature irlandaise ou sur le cinéma (avec The Magdalene Sisters de Peter Mullan par exemple), on sent que la maltraitance est une composante forte de l’histoire de cette société – comme en écho à la violence des Anglais vis-à-vis des Irlandais. Et si l’on suit la rencontre, dans le film Ennemis rapprochés de Alan J. Pakula, entre un policier d’origine irlandaise (dont il est souligné qu’il n’est ni violent ni corrompu) et un terroriste d’Irlande du nord, on commence à s’interroger sur l’origine de la violence américaine… Mais cessons les conjectures et restons en Ecosse, avec des deux beaux portraits de femmes, en un livre court et puissant. (2006)

The Commitments, The Snapper, et The Van, de Roddy Doyle.

Si  vous avez une panne de lecture ou si vous êtes un peu tristounet… relancez-vous avec l’un des romans ou même avec la totalité de la trilogie de Barrytown, localité imaginaire de la banlieue de Dublin ! Ce sont des livres faciles à lire, tendres et drôles (surtout The Snapper, que l’on pourrait traduire par Le moutard, le lardon ou le mioche), qui, sans avoir l’air de rien, au fil des aventures apparemment banales de la famille Rabbitte, vous apprennent une foule de choses sur la société populaire irlandaise. Ces romans, parus entre 1987 et 1991, ont été très importants pour les Irlandais qui ont commencé alors à se voir eux-mêmes avec davantage d’intérêt (au même moment, l’économie irlandaise décollait et transformait aussi le regard des Irlandais sur eux-mêmes), à considérer qu’ils ne sont pas  » sans culture  » mais qu’ils ont, y compris au sein des classes populaires, une identité digne d’intérêt – en grande partie fondée sur un humour bien particulier, l’art de raconter et d’être ensemble. Les trois volumes ont été mis en scène au cinéma, par Alan Parker puis par Stephen Frears.

 » Pourquoi nous trouverait-on ? « 

Il y a un hôtel dans l’aéroport de Gatwick où il serait possible de vivre pour le restant de ses jours. On pourrait y rester jusqu’à temps qu’on nous trouve, sans qu’on nous trouve jamais – pourquoi nous trouverait-on? On pourrait manger les croissants rassis sur les plateaux déposés dans les couloirs, laver ses sous-vêtements au lavabo, passer de chambre en chambre quand le charriot du ménage fait sa tournée.

Anne Enright, Retrouvailles, 2007.

A l’irlandaise, de Joseph O’Connor.

C’est le journal, dédié à sa fille qui se trouve dans le coma depuis une agression, d’un homme qui revient sur sa vie, médiocre et douloureuse, qui sombre dans l’alcool et abîme sa famille avec lui. Imprégné de culpabilité et d’amour, il l’est aussi de vengeance à partir du moment où sa fille ne se réveille plus de l’attaque dont elle a été victime, et met en place un plan méticuleux pour tuer le coupable. Le livre est l’histoire de sa vie qui s’enlise dans la solitude jusqu’à l’extrême, et rebondit sur cette vengeance. La dureté de l’écriture, qui prend l’exact même chemin que le parcours du narrateur, mène le lecteur jusqu’à l’insupportable; c’est à ce moment que l’auteur, l’un des grands écrivains irlandais contemporains (frère de la chanteuse Sinéad O’Connor), montre la beauté de son écriture, qui réside ici non dans la ciselure visible du texte mais dans le parcours qu’il décrit de ses personnages et qu’il fait faire à son lecteur. (1998)

Paddy Clarke ha ha ha, de Roddy Doyle.

C’est lui l’aîné de la famille qui s’agrandit, celui qui part jouer avec sa bande des journées entières dans les terrains interdits, y faire les quatre-cents coups, les bagarres, le football à vingt dont vingt équipes qui jouent les unes contre les autres; ce sont eux qui font des concours de sonnettes – record: 17 fois toute la rue sans se faire attraper par personne, organisés en relais– et pour celui qui perd, il y a forcément des défis à relever: manger un bout de rat, oser demander son prénom à sa mère… C’est lui Patrick, Paddy, comme son père puisqu’il est l’aîné, qui fait trembler son petit-frère sans se rendre compte que celui-ci acquiert des forces insoupçonnées… Ah la découverte crue du monde, quel goût ça a la boue, qu’est-ce que ça fait si je lui met de l’huile de briquet dans la bouche et que je le fais flamber, comment aller voler de manière très organisée les petits commerçants de cette banlieue lointaine qui se développe encore, d’abord par de formidables terrains de jeux sous forme de tuyaux énormes et de plus en plus long jusqu’au bout desquels il s’agit de courir, sans frémir du noir le plus total. Et puis le père adulé, soupe-au-lait, qui lui apprend parfois, quand il est de bonne humeur, une chanson nouvelle, à faire du vélo, qui lui apprend des rudiments de politique. Et sa mère, qui ne crie jamais et qu’il adore faire rire. Et l’école, où le maître respecté et craint vous fait mettre au garde-à-vous et où il est quand même si amusant de défier un copain de faire un truc risqué. Au sein de la maison même, Patrick a ses lieux favoris, protecteurs, ses découvertes réjouissantes, la curiosité le pousse toujours, parfois à la cruauté. Son monde, c’est alors la maison, les parents, son petit-frère, les copains, les terrains d’aventures.

La faille de son existence heureuse d’enfant de dix ans s’ouvre lentement avec les premières disputes de ses parents dont il prend soudain conscience, et examine, voulant les maîtriser de toutes ses forces, leur croissance.

Paddy entre lentement dans une conscience amère du monde qui l’entoure et qui est en train de se fissurer. L’écriture frappante de vérité pour déployer la joie sauvage de cette enfance libre et heureuse s’affine sensiblement pour dépeindre l’âme d’un garçon en train de changer, en train de grandir avec l’amertume et la perte. C’est un livre magnifique, à ne pas rater, Roddy Doyle obtint d’ailleurs le Man Booker Prize. (1993)