Les livres pop-up de David A. Carter.

Chaque année, depuis 2005 et Le point rouge, David A. Carter publie chez Gallimard un nouveau livre pop-up. Chaque page, que l’on tourne avec précaution, est une oeuvre d’art qui surgit, se déplie et se déploie (comme une fenêtre pop-up, en marketing, celle que vous  » autorisez  » ou non sur certains sites, surgit au beau milieu d’une page d’un site sur lequel vous naviguez tranquillement). C’est le genre de livre dont on dit qu’il est pour les enfants mais qui rend les adultes bien contents. Magnifiquement bien faits et astucieux, il y a même eu, en 2010, un livre qui fait du bruit ! Bruit blanc, délicat et joli. Que l’on joue à chercher le 2 bleu (2006), à retrouver les 600 pastilles noires (2007) parsemées dans le livre, ou que l’on fasse bruisser les pages de leur Bruit blanc (2010), l’aventure est toujours belle et réjouissante comme un feu d’artifice, délicate, et élaborée. Ajoutons que cette série n’est pas chère pour ce genre de livre (environ 20 euros).

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La conversation de Bolzano, de Sándor Márai.

Le meilleur de Márai… un immense conteur, de l’aventure majeure de Casanova; un immense auteur, magicien de l’émotion intense et rentrée, du secret révélé – ici en fin de partie: oui, lire les 50 dernières pages avec tout le temps nécessaire à la délectation, car elles sont magnifiques, sur l’explicitation, le lent déroulement de ce qui fait l’étoffe d’un personnage, d’un être, qui ne cesse en réalité jamais de déplier son être, et donc de surprendre.

La chevelure sacrifiée, de Bohumil Hrabal.

Le livre est exceptionnel, tout comme la joie dans la littérature, la joie profonde et forte, la joie vivante et fragile, et toujours renouvelée, et qui diffère de l’homme et de la femme du roman (en réalité les parents de Hrabal, la suite de ce livre étant La petite ville où le temps s’arrêta) qui incarnent celui qui n’est pas doué pour le bonheur et celle qui est douée pour le bonheur… Mais c’est la joie du narrateur qui prédomine et qui gagne.
L’ouvrage a été adapté au cinéma dans les années 1950 en Tchécoslovaquie mais le film est décevant; l’écriture de Hrabal est très visuelle mais nécessite sans doute une adaptation cinématographique « de force majeure », par un réalisateur aussi puissant que l’auteur qu’il est…
Un texte dont on se délecte, qui montre toute la truculence baroque de Hrabal et son amour de la vie.

Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal.

Un court texte, qui est le plus fort de Hrabal, qui est déjà très fort? Puissant et pourtant fantaisiste, rigoureux et pourtant laissant entrer le vent frais de l’imaginaire, c’est une ode à la lecture (sa force libératrice mais aussi sa puissance de mort?) et surtout à sa victoire sur la censure! Même à travers l’âme d’un seul homme, un homme des plus seuls, alors cela suffira…, me semble-t-il avoir lu. S’il faut emporter un livre dans la tombe, c’est celui-là…

Paddy Clarke ha ha ha, de Roddy Doyle.

C’est lui l’aîné de la famille qui s’agrandit, celui qui part jouer avec sa bande des journées entières dans les terrains interdits, y faire les quatre-cents coups, les bagarres, le football à vingt dont vingt équipes qui jouent les unes contre les autres; ce sont eux qui font des concours de sonnettes – record: 17 fois toute la rue sans se faire attraper par personne, organisés en relais– et pour celui qui perd, il y a forcément des défis à relever: manger un bout de rat, oser demander son prénom à sa mère… C’est lui Patrick, Paddy, comme son père puisqu’il est l’aîné, qui fait trembler son petit-frère sans se rendre compte que celui-ci acquiert des forces insoupçonnées… Ah la découverte crue du monde, quel goût ça a la boue, qu’est-ce que ça fait si je lui met de l’huile de briquet dans la bouche et que je le fais flamber, comment aller voler de manière très organisée les petits commerçants de cette banlieue lointaine qui se développe encore, d’abord par de formidables terrains de jeux sous forme de tuyaux énormes et de plus en plus long jusqu’au bout desquels il s’agit de courir, sans frémir du noir le plus total. Et puis le père adulé, soupe-au-lait, qui lui apprend parfois, quand il est de bonne humeur, une chanson nouvelle, à faire du vélo, qui lui apprend des rudiments de politique. Et sa mère, qui ne crie jamais et qu’il adore faire rire. Et l’école, où le maître respecté et craint vous fait mettre au garde-à-vous et où il est quand même si amusant de défier un copain de faire un truc risqué. Au sein de la maison même, Patrick a ses lieux favoris, protecteurs, ses découvertes réjouissantes, la curiosité le pousse toujours, parfois à la cruauté. Son monde, c’est alors la maison, les parents, son petit-frère, les copains, les terrains d’aventures.

La faille de son existence heureuse d’enfant de dix ans s’ouvre lentement avec les premières disputes de ses parents dont il prend soudain conscience, et examine, voulant les maîtriser de toutes ses forces, leur croissance.

Paddy entre lentement dans une conscience amère du monde qui l’entoure et qui est en train de se fissurer. L’écriture frappante de vérité pour déployer la joie sauvage de cette enfance libre et heureuse s’affine sensiblement pour dépeindre l’âme d’un garçon en train de changer, en train de grandir avec l’amertume et la perte. C’est un livre magnifique, à ne pas rater, Roddy Doyle obtint d’ailleurs le Man Booker Prize. (1993)

Le Refus, de Imre Kertész.

D’une écriture complexe et compliquée, difficile et en difficulté, le texte illisible parfois vaut la peine que l’on s’y accroche, quitte à se demander parfois si Kertész ne se moque pas de son lecteur. Mais c’est ici un grand texte, beaucoup plus mature qu’Être sans destin, sur le régime totalitaire, les inhibitions terribles qu’il engendre au sein de l’intime, les situations concrètes, sociales, qu’il crée, l’héritage lourd qu’il entraîne dans la pensée et dans l’écriture… – et le discours qui émerge, puissant, de tout cet embrouillamini en réalité formidablement orchestré, celui du Refus maîtrisé. (1988)

Suite française, d’Irène Némirovsky.

Le livre a été primé en 2004 (prix Renaudot) et il a une histoire aussi singulière que son auteure: jeune fille russe réfugiée en France après la révolution de 1917, son père regagne rapidement leur fortune familiale, elle fait partie de la très haute bourgeoisie, dorée – et en même temps elle est juive, de plus en plus juive aux yeux de la société des années 1930… Dans les années 1929-1930, son talent est cependant reconnu même par des antisémites notoires. En 1942 elle est retrouvée dans la campagne où elle s’est réfugiée, déportée par les Français, puis tuée dans un camp.

Suite française est un manuscrit non terminé, qu’elle écrit sur les rares papiers qu’elle trouve, en exil à la campagne. Sa fille le fait publier voici seulement quelques années.

C’est un texte fabuleux, le récit de la débâcle et du début de la guerre sans le mensonge a posteriori de l’après-guerre… c’est la guerre au regard des années 1930: la France est un pays encore très rural (voir le film Goupi Mains rouges, de Jacques Becker, sorti en 1943), avec des relents de féodalité; la société est très disloquée, urbains/ruraux, Paris/province, bourgeoisie/aristocratie, domestiques/patrons etc. Le mythe national de la débâcle commune n’a pas encore été construit, à l’aide des photos de la nation française réunie sur les routes, fuyant en choeur l’avancée allemande… Ici, pas de mythe, mais des gens observés avec une acuité jamais vue, jamais lue, Irène Némirovsky, dont c’est de loin le meilleur livre, donne l’impression saisissante d’avoir été telle une petite souris dans les vies des gens, dans les pensées même des gens, étonnamment retracées avec cette précision teintée d’amertume peut-être, mais d’un tracé si vif, si vrai qu’il en devient bienveillant envers les faiblesses évoquées sans fard, les hypocrisies sociales, les pauvres défenses. Le texte devrait être lu en même temps que les discours du Général de Gaulle, par les élèves français… C’est de la très belle littérature, et c’est un document.