Apprendre de rêver.

« pas le temps de profiter de ces instants flous, où l’on se trouve entre deux mondes et on ne sait lequel choisir. Le rêve se dissout, en l’espace d’un instant. Je suis coupé à jamais du sommeil et projeté dans la banalité de ma journée. Y a-t-il un truc pour mieux profiter de ses rêves ? »

Oui, prolonger cet instant que je retiens entre mes cils, parfois une heure entière, lorsque je goûte et goûte encore et me remémore le rêve qui précède mon lent éveil. Une pratique délicieuse et davantage encore, un enseignement, parce que comme l’écrit Anne Dufourmantelle dans L’intelligence des rêves, ceux-ci nous donnent accès à une vérité profonde de notre être. En analyse, il se passe que sans le vouloir, l’on se remémore de plus en plus facilement nos rêves, qu’ils viennent de plus en plus clairement. On ne les appelle pas, ils viennent. Et peu à peu comme une évidence leur laisser du temps, au matin ou lorsqu’ils reviennent nous effleurer dans la journée, nous caresser ou nous brûler. Il m’arrive qu’un rêve me rattrape en pleine journée, qu’il éclaire d’un nouveau jour, d’une nouvelle vérité – une justesse plutôt, sensation juste de l’être, sensation d’être, sensation juste.
C’est ce sentiment complexe et simple que je recherche à ressentir et qui me rapproche de ce que je suis, bien cachée, bien protégée dans mes rêves. Au jour je retiens mon rêve comme mon souffle, qui s’apprivoise, et je le découvre en aveugle en le manipulant entre mes doigts un moment. Au jour j’apprends à m’imprégner de mon être rêve comme j’apprends à sortir sous la pluie fraîche sans protection et à me rapprocher de moi – partant, du monde.

Écho à Apprendre à rêver, @monterosato

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Lire, c’est écrire sans inscrire.

Cette nuit je revisitai les premiers mots du Petit Prince avec une compréhension nouvelle:

J’ai vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir seul une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort.

D’abord le plaisir de rechercher les mots donne une forme d’accomplissement. Ensuite le plaisir de les retrouver, qui est plus orgasmique et qui peut être prolongé par l’énonciation du texte même. Enfin, tout cela un peu mêlé, l’aventure d’un nouvel éclairage sur un texte que l’on connaît depuis des années.

Il y a six ans, quelque chose s’est cassé dans mon moteur, me dis-je. Cela a été pour moi une question de vie ou de mort que de le réparer, seule. Il y a des pannes et des réparations que l’on ne peut pas partager, ou alors une infime partie. Dans certains voyages, il n’y a ni mécaniciens, ni passagers, qui pourraient partager avec vous la préoccupation de votre panne et vous prêter main-forte pour sa réparation. Je suis dans le désert, me dis-je. Le désert a des réserves de vie et de beauté, de rencontres insoupçonnées; d’une rose à un puits, à un renard, à  un serpent.

Et je me dis tant d’autres choses, que je n’inscrirai pas.

Lire un texte, cela peut ouvrir des possibilités insoupçonnées par l’auteur, mais que le texte, dans sa beauté, sa justesse et sa cohérence, contient cependant. Lire un texte, c’est créer. Ce n’est pas se situer hors des clous que de créer en lisant. Bien au contraire. Car il n’y a pas de clous. L’invitation est sans cesse offerte. S’évader en lisant, c’est aussi s’évader des intentions de l’auteur, qui, s’il est bon, ne consistent pas à vous emprisonner dans une lecture contrainte. Il est donc possible, voire probable, que ce soit l’une de ces ouvertures que je pratiquai dans ma nuit. La nuit favorise les excursions.

J’ai vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement. Saint-Exupéry, dont le livre est publié en 1943 à New York, le dédie à un ami français, l’auteur Léon Werth. Lui-même meurt de manière peut-être volontaire en 1944.

13 Novembre 2013. (texte retrouvé dans  la salle des machines d’un autre blog, non publié)