Les ennemis intimes de la démocratie, de Tzvetan Todorov.

Ce n’est sans doute pas un hasard si l’ouvrage de Todorov sort quelques mois avant les élections présidentielles. Il s’agit d’un livre politique au sens le plus noble du terme. L’auteur est un chercheur riche d’un parcours – il est bulgare d’origine et vit en France depuis près de 50 ans; il explore par ses réflexions des champs nombreux et jamais fermés, allant de la littérature à l’histoire, de la sociologie à l’anthropologie, et… au-delà – ainsi que d’une bibliographie importante et extrêmement variée – qui peut toucher des thèmes esthétiques (la poésie, la peinture) puis, passant par les Lumières, l’humanisme, profondément politiques (l’autre, la vie commune), et qui ont en commun d’être passionnants et fruit d’une réflexion toujours libre et vigoureuse (oh, le réjouissant et courageux discours qu’il prononça devant une assemblée d’associations pour la mémoire de la Shoah, sur la tyrannie de la mémoire! publié sous le nom Les abus de la mémoire), cohérente et claire, jamais « wordy ». Or s’il est un grand penseur, Tzvetan Todorov est également un grand pédagogue.

Ici, il s’agit d’un ouvrage pédagogique, et non d’un ouvrage de recherche – d’ailleurs, Todorov qui décidément est très productif doit sortir dans les semaines à venir le deuxième volume de sa recherche actuelle sur La vie commune. Attention, vous ne trouverez ni réflexion dense, fouillée et ambitieuse, ni références fouillées, ni index dans cet ouvrage. Il est très clairement destiné à être lu par le plus grand nombre, et à solliciter la réflexion citoyenne. Il se lit avec fluidité et il est parfait pour trouver des racines solides, rigoureuses et historiques, à la réflexion politique de chacun. Offrez-le vite avant la mi-avril! Le point de vue est résolument centré sur la France, les références sont pour la plupart celles qui ont agité les journaux de ces dernières années ou de ces derniers mois, de l’intervention pour la Libye au discours des extrêmes-droites, en passant par les scandales liés à l’environnement ou les débats concernant l’immigration.

L’un des aspects passionnants de ce livre est l’histoire de la pensée politique occidentale, brossée à grands traits et avec tout autant d’efficacité que d’originalité. Todorov remonte à l’opposition entre Pélage, partisan de la volonté humaine pour changer le monde, et Saint Augustin, penseur du monde tel qu’il s’impose à l’homme, pour dessiner l’histoire de la pensée politique comme oscillant entre ces deux pôles, jusqu’aux débats les plus actuels.

Trois ennemis « intimes » (c’est-à-dire internes, et peut-être même inhérents) à la démocratie sont évoqués: le « messianisme politique », qui porte une longue histoire (remontant d’ailleurs à Athènes, qui avança comme prétexte à ses conquêtes de colonisation la diffusion de la démocratie) et nous amène à l’impérialisme occidental actuel; les effets néfastes du néolibéralisme, malheureusement plus fragile; ainsi que le populisme, analysé avec clarté, et la xénophobie, contenant de savoureuses critiques du discours politique actuel, que l’on peut trouver au tournant des conversations comme dans les pages des journaux.

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De Pétrole! d’Upton Sinclair à There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson.

Ça alors! Le phénoménal film de Paul Thomas Anderson se fonde sur un livre tout aussi phénoménal, mais qui n’a pas grand chose de semblable. Pétrole! (Oil) date de 1927, c’est un roman d’un millier de pages. Dès les premières lignes, on est frappé par la vision stylisée du monde, et par ce père appelé tout au long du texte Papa, tout en rondeur et en méthode, plus stylisé qu’incarné. Quel contraste avec le personnage stupéfiant si violemment incarné par Daniel Day Lewis! Son fils, âgé de 12 ans en 1912, le suit sur les champs de pétrole comme son ombre et apprend tout de lui avec admiration.

L’affection respectueuse qui les lie ne tombera jamais dans la violence, malgré la différence qui singularise tout de suite son fils. Dès le début, la vie intérieure de Bunny, le fils de Papa, révèle une sensibilité qui n’occupe jamais son père. Durant sa jeunesse dorée, il révèle de plus en plus son sens de la justice. Son choix de faire des études vont définitivement, avec son exigence d’équité, l’éloigner du pétrole qui a enrichit son père, patient, déçu, puis qui se fait une raison.

L’extraction du pétrole, de sa recherche aux aspects financiers, est passée au crible, tout y est décrit avec minutie, des méthodes techniques aux pratiques sociales, c’est un document passionnant.

Une scène, entre d’autres, reste magistrale – elle est d’ailleurs restée dans l’esprit du fils, Bunny: c’est la réunion de petits propriétaires de terrains sous lesquels se trouve peut-être une fortune en pétrole, qui se chamaillent sur la défense de leurs intérêts. La perspective de l’enrichissement aiguise leur cupidité et la discussion dégénère en franches insultes; chaque personnage est croqué avec art. Quelle observation fine du social!

Peu à peu, le livre devient un roman initiatique. Centré sur Bunny, qui erre un peu à la recherche de son destin, mais qui sait de mieux en mieux à quoi dire non: à toutes les injustices que génère le capitalisme, et dont l’industrie du pétrole est un pilier. Tout comme le phénomène des preachers (Sinclair nous en offre un fabuleux personnage), qui s’enrichissent de manière éhontée sur le dos des la masse en besoin de croyances, ou comme l’industrie du cinéma, écorné en passant – nous sommes en Californie du Sud, et Angel City, la Los Angeles ainsi nommée par l’auteur, est le coeur d’un cinéma déjà puissant. L’évocation de la société riche des années 1920 est navrante, un monde au centre duquel règne la course à l’argent, où l’alcool coule à flot pour ceux qui peuvent en payer le prix (c’est la période très ambiguë de la Prohibition), où l’administration du Président Harding s’en met plein les poches (de nombreux scandales ont en effet éclaté pendant la courte année de son mandat présidentiel, même si on sait aujourd’hui qu’il n’était pas personnellement en cause). La critique de l’auteur est vive et incessante au sujet de l’administration Coolidge, républicain lui aussi (les temps sont durs pour les démocrates) qui exerce 10 ans de conservatisme dans cette Amérique de l’argent… Nous sommes à quelques mois du krach boursier de 1929!

Replacé dans son contexte, on lit avec amusement les pages sur la radio: cette nouveauté marqua les années 1920 dans tous les foyers (la fin du livre, très auditive, est surprenante), et l’auteur l’assimile à l’accès de tous rendu possible à la richesse, et instrument d’homogénéisation de masses dirigées en sous-main par les chefs du capitalisme… Aujourd’hui, la radio serait plutôt vue comme un instrument typiquement démocratique (en 1981 lorsque Mitterrand autorise les radios libres, un vent de démocratie souffle sur la France)… Même page amusante à propos du jazz, diabolisé (c’était le symbole de l’Amérique de l’argent aux yeux de la gauche), représentant la dégénérescence du capitalisme retournant aux pratiques sauvages d’un « Congo » inculte (sic! page 973).

Enfin, le roman devient un plaidoyer en faveur du socialisme, la Russie des Soviets étant décrite comme un « miracle ». Il faut alors faire un détour par l’auteur, Upton Sainclair, qui avec ses romans, notamment Jungle et Pétrole, fut l’un des promoteurs du socialisme aux États-Unis, à un moment où celui-ci était diabolisé, avec le communisme. Le roman récent Un pays à l’aube de Dennis Lehanne évoque aussi, dans les années 1920 à Boston, les luttes sociales, la peur terrible des « bolcheviques », des pratiques de grève, et les heurts que cela pouvait déclencher, évoque la même atmosphère de violence sociale.

Après cela, que dire du film, tout autre?

Paul Thomas Anderson, à quelque 35 ans, en a écrit le scénario, qui contient sans doute des éléments très personnels (il ressemblerait beaucoup à ce personnage autoritaire et sûr de lui) avant de le réaliser. Il en reprend certains aspects pour partir dans une toute autre direction. Le film est clairement centré sur le personnage du père, Daniel Plainview, qui n’a rien de bonhomme. Le personnage de preacher, qui travaille lui aussi d’arrache-pied à sa réussite avec un aplomb qui égale celui du pétrolier, est symétrique et opposé à celui de Plainview (le travail de Paul Dano est très bon et n’a été reconnu par aucun prix, alors que le film a obtenu de nombreux Oscars…). Objectif: s’enrichir, à tout prix. Le film est très violent, constamment sous une tension alimentée par la prestation très physique de Daniel Day Lewis, par la musique, par un scénario extrême. Cette violence était dans le texte d’Upton Sinclair, mais elle ne concernait les rapports sociaux et non le comportement des personnages.

La fameuse scène des petits propriétaires qui se chamaillent est reprise d’une manière significative du point de vue adopté par Anderson: si l’on entend tout de la réunion, on n’en voit que le visage de Daniel Plainview, cadré très près… Il fallait un comédien aussi exceptionnel que Daniel Day Lewis pour pouvoir se permettre cela, et rendre la scène passionnante! D’autres scènes collectives sont filmées de la même manière, sur le seul visage de Day Lewis. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est ce personnage totalement centré sur lui-même et sur sa réussite.

Le fils, enfant, dont l’origine est mystérieuse, suit son père avec admiration jusqu’à un accident qui le rend sourd, au cours duquel son père l’abandonne pour aller surveiller son puits de pétrole en flammes. À partir de là, l’enfant refuse de parler et s’enferme dans le silence, puis dans une autre vie, entouré par d’autres gens. Quelle belle trouvaille que cet épisode inventé par le scénariste! La faille brutalement révélée entre le père et le fils alimentera la misanthropie de Daniel Plainvew.

C’est un immense film, reposant sur les personnalités de Paul Thomas Daniel Day Lewis. Qui comporte cependant un hiatus, celui qui sépare l’enfance du petit garçon et l’adulte face à son père – la scène d’explication entre le père et le fils devenu adulte montre une relation complexe et nouvelle, que le spectateur doit prendre comme acquise alors que ne lui en a a été montrée que l’histoire.  L’atmosphère de mystère sombre et louche qui nimbe tout le film pousse cependant à accepter cette étrange coupure. Comme le titre There Will Be Blood l’annonce, il n’y aura pas de limites à la violence de cette histoire d’enrichissement nourri par la haine des hommes. Anderson retrouve Sinclair pour dire que la cupidité mène à une voie sans issue.

Pétrole! [Oil] roman américain d’Upton Sinclair, 1927.

There Will Be Blood, film américain de Paul Thomas Anderson, 2007.

Les vivants et les ombres, de Diane Meur.

Écrit par une auteure belge, jeune mais déjà expérimentée, le récit, par une maison, de l’histoire de ses habitants se déroule sur plusieurs générations, au 19e siècle essentiellement, aux confins de l’Empire austro-hongrois où se réveillent les nationalismes. Très fiable sur le plan historique, la narration par la maison ancre dans la génération l’évocation de cette famille chamboulée par les énormes changements politiques et sociaux, économiques aussi, de cette période en Europe. La maison est particulièrement proche du destin saisissant des femmes de cette famille. Cerise sur le gâteau, l’Amérique finale qui permet de comprendre encore quelque chose de plus à propos de l’Europe. (2007)

Suite française, d’Irène Némirovsky.

Le livre a été primé en 2004 (prix Renaudot) et il a une histoire aussi singulière que son auteure: jeune fille russe réfugiée en France après la révolution de 1917, son père regagne rapidement leur fortune familiale, elle fait partie de la très haute bourgeoisie, dorée – et en même temps elle est juive, de plus en plus juive aux yeux de la société des années 1930… Dans les années 1929-1930, son talent est cependant reconnu même par des antisémites notoires. En 1942 elle est retrouvée dans la campagne où elle s’est réfugiée, déportée par les Français, puis tuée dans un camp.

Suite française est un manuscrit non terminé, qu’elle écrit sur les rares papiers qu’elle trouve, en exil à la campagne. Sa fille le fait publier voici seulement quelques années.

C’est un texte fabuleux, le récit de la débâcle et du début de la guerre sans le mensonge a posteriori de l’après-guerre… c’est la guerre au regard des années 1930: la France est un pays encore très rural (voir le film Goupi Mains rouges, de Jacques Becker, sorti en 1943), avec des relents de féodalité; la société est très disloquée, urbains/ruraux, Paris/province, bourgeoisie/aristocratie, domestiques/patrons etc. Le mythe national de la débâcle commune n’a pas encore été construit, à l’aide des photos de la nation française réunie sur les routes, fuyant en choeur l’avancée allemande… Ici, pas de mythe, mais des gens observés avec une acuité jamais vue, jamais lue, Irène Némirovsky, dont c’est de loin le meilleur livre, donne l’impression saisissante d’avoir été telle une petite souris dans les vies des gens, dans les pensées même des gens, étonnamment retracées avec cette précision teintée d’amertume peut-être, mais d’un tracé si vif, si vrai qu’il en devient bienveillant envers les faiblesses évoquées sans fard, les hypocrisies sociales, les pauvres défenses. Le texte devrait être lu en même temps que les discours du Général de Gaulle, par les élèves français… C’est de la très belle littérature, et c’est un document.

La nuit des calligraphes, de Yasmine Ghata.

Dans l’Istanbul du 20e siècle, une femme devient calligraphe, inspirée de la grand-mère de Yasmine Ghata dont c’est le premier roman. C’est un récit qui coule bien, et surtout l’occasion de comprendre le monde de la calligraphie turque, coupé de l’Arabe et de dieu en 1928 par Mustafa Kemal qui lui interdit ces deux sources essentielles – on y revient durant la deuxième guerre mondiale.
Comment la calligraphie est une passion et une mystique. Avec un amusant personnage d’Albanais, un méchant bien sûr.

Un long été à Istanbul, de Nedim Gürsel.

C’est peu après mars 1971 et la terreur que font régner les militaires en Turquie sur les groupes d’extrême-gauche, pour reprendre en main le pouvoir politique (comme c’est le cas à plusieurs reprises dans l’histoire récente de la Turquie) que Nedim Gürsel, qui vit maintenant à Paris où il enseigne en littérature comparée, écrit ce texte très auto-biographique. Un très fort texte, qui fait sentir de manière très intérieure le cloaque et la perdition auxquels ont mené les poursuites et la torture, pour cette poignée de militants qui s’en retrouvent éloignés les uns des autres, chacun dans leur douleur.
Les responsables des tortures et des morts de 1971 n’ont jamais été jugés (Cette page militante d’une association de migrants turcs en donne une idée).

D’autres très belles nouvelles figurent dans le volume, abordant avec intuition les arcanes de l’enfance, des liens au sein de la famille.

Le Médecin Personnel du Roi, Per Olov Enquist.

Per Olov Enquist s’attarde longuement sur des épisodes clés de l’histoire, qu’il analyse et complète par la fiction. C’est ici le « règne de Struensee », ce médecin d’origine allemande, qui de médecin personnel du roi du Danemark Christian VII, devient son conseiller politique, puis le dirigeant politique amenant en quelques mois des réformes radicales inspirées des réformes, puis l’amant de la reine. On entrevoit la lutte que les Lumières ont entrepris auprès des puissants, les débats et les conflits, l’aversion des deux camps, piétiste et des Lumières, l’un pour l’autre. Enquist a déjà mieux écrit (L’extradition des Baltes), son texte est lourd et pompeux, mais l’épisode est historiquement très intéressant et sert à poser les bonnes questions sur la manière dont les idées des Lumières ont pu être appliquées à la réalité.