Ne pas écrire.

La contrainte permet au trait de s’exprimer, de prendre forme, sens
« pourquoi se plaindre de posséder dans le temps une limite? Sans limite il n’y a pas de forme, sans forme il n’y a pas de perfection » (*) – pas d’accomplissement du geste. Et vient la perfection – le geste de parfaire –, de textes quotidiens de 1000 signes.
La multiplication des contraintes que l’on se donne dans les écritures internautiques advient lorsque les possibilités s’élargissent, ouvrent sur une vastitude qui les impose. Écrire c’est risquer un trait dans l’immensité de la page.

Quand le corps ne suit plus et que l’esprit est malade, ne contient pas ne contraint pas ne détient pas ne produit pas ne rebondit pas,
Ne pas écrire, ne savoir que faire de ces mots que l’on travaille en tête, que l’on cisèle par morceaux de texte épars qui ne seront inscrits nulle part, inutiles fragments que l’esprit laissera de côté, allongée sans pouvoir bouger, ou en marchant avec lenteur, une seule chose à la fois – oublié, le texte, lorsque les mains se décrispent et reviennent à portée du clavier
Ne plus avoir cette joie en gorge de l’énergie que l’on a réussi après des heures à passer par le chas pour arriver au sens que l’on veut lui donner
Cette force du lancer de la balle lorsqu’on lui donne une visée précise, et qu’on l’envoie
À l’autre, à un certain endroit
Attendre impuissant sur le pont sans jamais que le vent gonfle la voile
Ne pas écrire c’est non plus un silence mais un cri étouffé dans une chambre sans écho, ne pas écrire intérieurement c’est déchirant

c’est inexister

Rebond 3 @monterosato et à cet autre texte.

(*)Lanza del Vasto parle de la mort, mais c’est un imbécile. Ou alors, il est mal traduit.

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La leçon de Mo Yan.

C’est vrai, en cet instant-là, je n’éprouve que des sensations, je ne pense à rien, j’ai presque l’impression d’être dans un rêve, un rêve qui réfracterait le réel. Je sens soudain le bateau couler, au moment où l’eau recouvre presque le plat-bord, il s’élève lentement, alentour ce n’est plus de l’eau, ce sont des bris de verre bleutés qui jaillissent de tous côtés, sans bruit, et s’il y a bien quelque bruit, il semble très loin, très lointain, comme ces voix venues de la rive que l’on peut vaguement percevoir quand on est tout au fond de l’eau, et ce que l’on soit un être humain ou un cochon.

[Tu es un ami très proche de Mo Yan, je te prie de lui transmettre cette clé de l’écriture romanesque: chaque fois que l’on arrive à un point important de l’intrigue, quand, dans la description d’un personnage, on n’est pas sûr de trouver le ton juste ou que l’on ne dispose pas de moyens assez forts, il suffit d’expédier le personnage en question au fond de l’eau. C’est un monde où l’absence de bruits et de couleurs l’emporte sur leur présence, c’est bien cela, faire comme si tout se passait au fond de l’eau. S’il m’écoute, c’est un grand auteur. C’est bien parce que tu es mon ami que je te dis cela: comme Mo Yan est ton ami, il est le mien également, et c’est pourquoi je te charge de lui faire part de ce que je te dis.]

Le bateau penche violemment, Diao Xiaosan semble vouloir se mettre sur ses pattes. La lune, pareille au romancier, confrontée au problème que nous venons d’évoquer, a l’esprit vide, elle aussi. Liu Yong, qui se penche pour enclencher la machine, pique une tête dans le canal, il provoque des éclaboussures qui semblent, à leur tour, des bris de verre bleutés. Le diesel ressaute, crache une fumée noire, le bruit est très faible, c’est vrai, j’ai l’impression d’avoir les oreilles pleines d’eau. Liu Xiaopo oscille, il a la bouche bée, en sort un souffle aviné, il se balance d’avant en arrière, il a la moitié du corps hors du bateau, ses reins sont appuyés contre le dur plat-bord en tôle d’acier, puis il finit lu aussi par piquer une tête dans l’eau, l’eau éclabousse, sans bruit, toujours cette impression de bris de verre bleutés. Je saute, saute, mon poids de cinq cents livres fait danser la petite embarcation. Qiao Feipeng, conseiller auprès du détachement de chasseurs et auquel j’ai eu à faire il y a de nombreuses années, voit ses jambes faiblir, il tombe à genoux au fond du bateau, frappe son front contre le pont à plusieurs reprises, c’est d’un comique!

Je ne pense à rien, je ne vais pas chercher tous les vieux fatras enfouis au fond de mon cerveau, je baisse la tête, la relève, l’expédie hors du bateau. Sans bruit, l’eau éclabousse les ses débris de verre. Il ne reste plus que Zhao Yonggang, celui qui a l’air d’un brave, il tient un bâton en bois (qui dégage un parfum frais qui est peut-être celui du bois de sapin, mais je ne réfléchis pas davantage à la question), il vise mon crâne et m’en assène des coups répétés. J’entends un bruit qui semble venu du plus profond de mon cerveau et se transmet jusqu’à mes tympans. Le bâton s’est cassé en deux, une partie est tombée dans l’eau tandis que l’autre reste dans sa main. Je n’ai pas le temps de m’occuper de savoir si j’ai mal à la tête ou non. Je fixe du regard la moitié de bâton qu’il tient dans sa main et qui remue le clair de lune tout comme on remue de l’amidon de haricots mungos dissous dans l’eau. Le bâton est pointé vers moi, vers ma bouche. Je le mords. Il tire dessus. Violemment. Il a vraiment une force immense. Je vois son visage devenu tout rouge, on dirait une lanterne rivalisant d’éclat avec le clair de lune. Je pousse un soupir, on pourrait croire à une ruse de ma part, mais en fait j’ai soupiré machinalement. Il tombe à la renverse dans l’eau. À ce moment-là, tous les bruits, toutes les couleurs, toutes les odeurs arrivent avec fracas.

Je prends mon élan et je saute dans la rivière, faisant jaillir des gerbes d’eau sur plusieurs mètres de haut. L’eau est glacée et visqueuse, on dirait de l’alcool qui serait resté longtemps en cave. Au premier coup d’oeil, je vois les quatre hommes qui coulent puis remontent à la surface de l’eau. Liu Yong et Lü Xiaopo étaient ivres, au départ ils n’avaient déjà plus aucune force dans les bras et les jambes, pas plus qu’ils n’avaient les idées claires, au point où ils en sont à présent je n’ai pas besoin de leur donner un coup de main pour qu’ils meurent. Si Zhao Yonggang, celui qui a l’air d’un brave, peut s’en sortir et regagner la rive, eh bien, qu’il ait la vie sauve! Qiao Feipeng s’agite près de moi, son nez violacé se montre à la surface de l’eau, il souffle bruyamment, c’est détestable. Je frappe son crâne chauve avec mes pattes, il ne bouge plus, sa tête plonge, son derrière flotte.

Je descends la rivière, suivant le courant, le liquide d’un blanc argenté que forment l’eau et le clair de lune ressemble à du lait d’ânesse proche de l’état de congélation. Derrière, le moteur diesel sur le bateau hurle comme un forcené, tandis que de la rive monte un brouhaha de cris d’effroi. Une voix crie:

« Tirez, mais tirez donc! »

Les fusils du petit groupe des chasseurs de sangliers ont été emportés par les six soldats démobilisés rentrés les premiers à la ville. À l’avenir, exterminer en temps de paix les sangliers avec des armes de pointe comme celle-ci vaudra des sanctions à ceux qui en prendront l’initiative.

Je plonge soudain au fond de l’eau, comme un grand romancier, je laisse tous les bruits derrière moi et au-dessus de moi.

Mo Yan, La dure loi du karma, traduction Chantal Chen-Andro, fin du chapitre trente-cinq.

Rebond 2 @monterosato

L’humanité, de Bruno Dumont.

L’humanité sans majuscule. Sans rien connaître de Dumont encore, regarder en tout premier L’humanité à cause du titre déjà qui me bouleverse. Très, très lentement je prends une claque, à mesure que je vois ce regard doré inlassablement filmé, ce regard sur les hommes égal à celui de son grand-père peintre, sa tendresse, son sourire léger au moment où son chef explose. Aucun voyeurisme, aucune grossièreté dans ce cinéma qui touche au coeur.

La vulgarité indicative d’une faille.

Et quelque chose de particulièrement localisé à ce regard, puisque quelques jours auparavant j’écoutais une émission avec Arno (qui disait que maintenant il était sans frontière, car quand il était au sud de Bruxelles en train de pisser Paris était mouillé – le tgv aidant) qui portait la même « chose », cette chose à l’inverse des métropoles dont pourtant je me sens l’habitante naturelle… et que je trouvai alors une communauté dans son regard, dans son parler, dans sa poésie, et dans celle de cette minuscule ville, dans ces paysages, qui laissent le silence entrer, dans chacun des mots et des gestes.

Ici l’épluchage des patates, non, le regard sur l’épluchage des patates, le toucher, la caresse à la laie, tout comme l’étreinte délicate. La compassion du regard dont la pitié – celle de Domino, « tu me fais pitié à la fin » n’est que le reflet malhabile. La compassion qui va aller jusqu’à la culpabilité, ? Je ne sais pas comment comprendre la fin. Tant mieux. Mais toujours ce regard doré qui va vers la fenêtre, vers le monde.

Impossible à définir. Ce serait peut-être la seule ruralité qui reste au coeur des villes (au coeur de Bruxelles par exemple) et qui me réconcilierait avec la ruralité, que je croyais terriblement pleine de laideur (l’esthétique suffocante, les pauvres gens de Brel, les « malheureux » ici, ou ce « ne reste pas trop tard ce soir ne prends pas froid » de Ferré) et qui devient ici attendrissante, familière, rassurante; de vide (je connais bien celle de l’Est français que je déteste), et qui est ici en réalité nourrie de silence, laissant aux choses tout leur écho.