« il était une fois »

J’ai répondu que j’aimerais vraiment pouvoir enfin écrire un jour une histoire qui commencerait ainsi: « il était une fois… » Pour des enfants? m’a-t-on demandé. Non, pour des adultes, ai-je répondu déjà distraite, occupée à me souvenir de mes premières histoires que j’écrivais à l’âge de sept ans et qui commençaient toutes par « il était une fois ». Je les envoyais au supplément pour enfants du jeudi du journal de Recife et pas une, mais vraiment pas une, n’avait jamais été publiée. Et même alors que c’était facile de comprendre pourquoi. Aucune ne ne racontait à proprement parler une histoire avec les faits nécessaires pour une histoire. Je lisais celles qu’ils publiaient et toutes racontaient un événement. Mais s’ils étaient têtus, moi aussi.

Depuis cette époque, toutefois, j’avais beaucoup changé, peut-être que cette fois je serais prête pour le vrai « il était une fois ». Je me suis aussitôt demandé: Et pourquoi je ne commence pas tout de suite? Ce sera tout simple, ai-je senti.

Alors j’ai commencé. Oui mais voilà, une fois la première phrase écrite, j’ai vu immédiatement que c’était encore impossible. J’avais écrit: « Il était une fois un oiseau, mon Dieu ».

Clarice Lispector, La Découverte du monde.

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« par la combinaison des lettres tu peux comprendre de nouvelles choses »

Lave tes habits et si possible ne porte que des vêtements blancs, car cela est une aide sur le chemin qui mène le coeur vers la crainte de Dieu ou l’amour de Dieu. S’il fait nuit, allume de nombreuses bougies jusqu’à ce que tout soit illuminé. Puis prends dans ta main de l’encre, une plume et une tablette et souviens-toi que tu vas servir Dieu dans la joie et le contentement du coeur. Maintenant commence à combiner peu ou beaucoup de lettres, à les permuter et à les combiner jusqu’à ce que ton coeur soit réchauffé. Alors sois attentif à leurs mouvements et à ce que tu peux produire en les faisant bouger. Et quand tu sens que ton coeur est déjà chaud et que tu vois que par la combinaison des lettres tu peux comprendre de nouvelles choses que tu ne pouvais pas connaître au moyen de la tradition humaine ou par toi-même, et quand tu es ainsi préparé à recevoir l’influx de la puissance divine qui se répand en toi, alors applique toute ta pensée vraie à te représenter le Nom et Ses très hauts anges dans ton coeur comme s’ils étaient des êtres humaines assis ou se tenant autour de toi.

Abraham Abulafia (1240-1290), kabbaliste né à Saragosse, cité dans l’épigraphe du livre de BBenjamin Moser, Clarice Lispector: Pourquoi ce monde – Une biographie, 2012.

La casa, de Vitor Hussendt.

C’est un album bien intéressant que nous propose Victor Hussendt pour ce qui semble être sa première publication. La Casa, la maison, le cadre… les cadres, aux cours desquels se déroule toute bande dessinée. Ici, ce que cherche l’auteur, c’est à sortir du cadre, à le malmener, à en faire un élément de la narration et non plus ce qui circonscrit et permet la narration. Tout l’album est donc une sorte de déclinaison des possibilités de contourner, de faire avec le cadre et non plus à l’intérieur du cadre. Il y a un aspect poétique dans ce qui fait penser aux 99 narrations de Queneaudans ses Exercices de style.
Ce que je regrette, outre le fait que ces déclinaisons ne comportent pas d’évolution prenant sens, c’est que le cadre reste. Il ne disparaît jamais complètement. Je mets en lien l’album avec des propos de Clarice Lispector – autre lecture du moment, cette fabuleuse auteure brésilienne dont les écrits restent stupéfiants: « Il est parfaitement acceptable de rendre les choses attirantes, à part le danger qu’un tableau soit un tableau parce qu’il a un cadre… Dans mon écriture, je dois faire sans. L’expérience en valait la peine, fût-ce seulement pour la personne qui écrivait ».
Nous suivrons avec intérêt les prochaines publications de Hussendt, hors cadre, ou prenant une autre direction tout aussi poétique, amusante et réflexive.