César doit mourir, des frères Taviani.

photo-Cesar-doit-mourir-Cesare-deve-morire-2012-4La pièce de Shakespeare Jules César jouée par des détenus en Italie du Sud, dans une prison de haute sécurité. Une expérience réelle. Un faux docu-fiction mais une expérience réelle avec les comédiens-détenus de Rebbibia.
Dès les premières minutes, on reçoit comme un poing dans la figure: ils sont faits pour, ils sont, ils sont ces Romains en prise avec le pouvoir. Ce sont des hommes qui tous appartiennent aux maffias, qui connaissent de toujours les situations poignantes du pouvoir. Leur vérité est stupéfiante. Ils savent exactement comment être. Qu’être. Car c’est ce qu’ils sont, eux. En moindre gloire. Depuis leur quartier de haute sécurité, et auparavant, depuis leurs régions sans gloire pauvrissimes et dégradées.

Ils ont tué, dealé, ils ont fait pire. Ils sont condamnés à 15, 25 ans, perpétuité. Mais justement, parce qu’ils ont tout risqué pour cela, ils savent ce qu’est un « homme d’honneur », ils savent ce qu’est une société qui fonctionne sur l’honneur.

Durant les répétitions, depuis leurs cellules, se créent des liens entre leurs personnages. Sur scène, suivant les directives, chacun joue son rôle dans son dialecte natal. Ils ne connaissent pas Shakespeare mais il leur est aussi proche qu’un voisin. Ils connaissent le secret, les mots chuchotés. La défiance. La prudence vitale. La mort en regard de la violence.

Ils répètent comme les plus grands comédiens, avec l’exigence extrême qu’impose le théâtre: tout le temps, leur texte entre dans leurs veines, dans leur coeur, habite leur corps tout entier. En faisant la promenade, dans leur cellule, en passant la serpillère dans les couloirs de la prison: ils sont habités.

Ils l’aiment, César, et ils savent qu’ils vont devoir le tuer, corps à corps, tripes à tripes.
Ils savent mieux que personne pourquoi César doit mourir.
Ils conspirent. Et peu à peu, en s’en imprégnant, ils comprennent le secret du texte. Ce que le texte doit révéler.

Au fil des entrechocs, entre eux et en eux, que leur transmet le texte, s’ébauche un lent et profond processus de travail sur soi, sur ses émotions, une réflexion non-intellectuelle sur sa propre vie, son sens. Ils se voient, depuis le public, ils se voient, depuis le 16e siècle, depuis la société des hommes. On en lira l’effet au générique de fin.

Cesare deve morire, un film italien de Paolo e Vittorio Taviani, 2012

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Albert Nobbs: no sex, no world: no life?

Une longue nouvelle écrite par l’auteur irlandais George Moore et publiée en 1918, évoque une femme irlandaise ayant trouvé la survie en se faisant passer pour un homme.

Le film de Garcià, sorti en 2012, s’inspire de ce personnage et de l’écrit de Moore. La rencontre d’Albert, terrifiée puis stupéfaite, avec une autre femme se faisant passer pour un homme et qui s’est mariée avec une autre femme. À partir de ce moment, surgit son espoir immense en un projet qui pourrait à la fois la rendre indépendante (la tenue d’une boutique) plutôt que de rester majordome au service de maisons abusives. Et surtout un projet qui pourrait la sortir de sa solitude.

C’est cet instant qu’avait saisi Moore, en une nouvelle peut-être un peu terne mais fascinante – et que saisit le réalisateur. La recherche d’un projet de vie autre que la survie, qui se met à la rendre vulnérable. Comme on l’imagine, Glenn Close est stupéfiante avec un jeu tout en finesse. Elle qui a joué si magnifiquement Merteuil, cette autre femme ayant choisi de défendre tout autrement sa vie de femme!, rend ce personnage seul et masculin, ou pour tout dire asexué, sans humour, terrifié, tout à fait vraisemblable dans sa recherche d’être irréprochable pour survivre. La recherche d’Albert d’une vraie vie à soi, qu’elle rêve de partager, la laisse, elle qui était particulièrement économe, faire des dépenses invraisemblables pour toucher la jeune fille qu’elle souhaite transformer en Madame Nobbs et qui ne pense, elle, qu’à profiter de ses largesses. Alors Albert compte, le soir, avec effroi, ce que va lui coûter la jeune femme. Peut-être que ce qui fait Nobbs, qui est sa force et sa faille, c’est son ignorance totale de la sensualité, de la sexualité, qui occupe tout naturellement la jeune femme qu’elle convoite, et qui est explicite dans le film entre les deux femmes mariées ensemble. Or Nobbs reste aveugle. Majordome mais surtout femme cachée et terrifiée, elle n’a jamais profité de le point de vue extraordinaire sur le genre humain que lui offre sa fonction – les scènes de luxure auxquelles elle assiste en étant le summum – pour peaufiner sa connaissance des rapports humains. Elle vit hors du monde, recluse en soi.

Albert Nobbs… Le projet fut travaillé et réécrit plusieurs fois avec Glenn Close, vers 2000 par Istvan Szabó, grand réalisateur hongrois, et se trouve repris ici sous la plume de l’auteur britannique John Banville. Un film réalisé par un réalisateur latin, hollywoodien, Rodrigo Garciá (qui a fait entre autres le très beau Nine Lives, et puis Mother and Child). Le film est une lecture explicite du texte  – intérieur, terne et délicat comme Nobbs – auquel il reste fidèle tout en extériorisant tout ce qui est possible. Les monologues intérieurs sont transformés en dialogues, les domestiques, les clients se mettent à avoir une existence, les éléments suggérés sont clairement évoqués. Jonathan Rhys Meyers, duquel on avait fait grand cas lors de la préparation de ce film, fait quelques apparitions – ses scènes ont peut-être été coupées.

Dans cette ville dure qu’est Dublin au début du XXe siècle, dans ce pays dur qui déverse alors son espoir et son émigration vers l’Amérique, Albert Nobbs, qui a perdu jusqu’à la mémoire de son prénom féminin, a oublié le sexe, ce qui la condamne à rester coupée du monde et se débat, entre l’ignorance et le projet d’une vie plus libre. C’est un destin qui fait rêver et qui tue l’espoir, cela tout à la fois.

38 témoins, Suite: Est-ce ainsi que les femmes meurent, de Dider Decoin.

S’il est à l’origine du film de Lucas Belvaux, 38 témoins, le livre de Dider Decoin apporte un angle tout à fait différent à une affaire réelle. En 1964, dans l’État de New York, elle remua l’opinion puisque 38 personnes furent témoins auditifs ou visuels d’un meurtre particulièrement atroce, celui de Kitty Genovese, sans que la police ait été alertée. Didier Decoin insiste sur cet aspect ainsi que sur le profil du coupable, qui fut tout de suite arrêté – coupable inexistant dans le film.

Mais le livre met mal à l’aise, et il souffre de la même maladresse que le film. La terrible culpabilité des témoins, sur laquelle l’auteur insiste lourdement, ne convainc pas vraiment. Toute l’affaire est pensée et écrite sans subtilité. D’ailleurs, même si dans les années 1960 l’affaire a donné lieu à des études montrant que plus les témoins d’une agression sont nombreux, moins ils ont tendance à réagir, elle a été revue récemment par les sciences sociales. L’écriture de Decoin est parfois grossière (relayant des erreurs communes du français, ce qui est assez étonnant de la part d’un membre de l’académie Goncourt: une « autre alternative » par exemple, sic!), oscillant entre le roman et l’information sans que l’on sache à quel point ses informations sont fiables. On ne croit pas à son personnage-narrateur, qui réapparaît parfois alors qu’on l’avait oublié. Plus que tout, sa réflexion éthique est très limitée. Il plaint abondamment la victime, il dépeint un portrait de l’accusé qui ne nous donne rien à comprendre, déplorant que la peine de mort ne lui ait pas été infligée, et il insiste lourdement sur la culpabilité des témoins silencieux. C’est tout. Un point de vue de comptoir qui ne demandait pas 200 pages.

D’un romancier, d’un écrivain contemporain, on attend qu’il apporte à ses lecteurs une réflexion éthique fine, complexe, nouvelle, des pistes pour penser sur le monde actuel, des pistes sur les questions auxquelles on a à faire face. C’est ce que fait merveilleusement Philip Roth, indistinctement dans tous ses livres, en plus de nous livrer une extraordinaire écriture. Ici, on en est bien loin. Alors si vous voulez être certain de lire le livre d’un écrivain contemporain, lisez plutôt n’importe lequel des livres de Roth.

La taupe, de John Le Carré. À suivre.

Je veux d’abord écrire seulement sur ce livre. Uniquement le livre. Parce que je n’y ai rien compris. Et pourtant j’ai aimé.

C’est une étrange expérience que de lire des dizaines de pages tout en ne sachant absolument pas de quoi il est question, où on est, ce que l’on fait, bref de quoi il s’agit. Heureusement, comme la plupart de mes proches croient que je comprends ce que je lis, aucun ne m’a demandé: qu’est-ce que ça raconte, en ce moment? Question par ailleurs tout à fait déplacée de manière générale – surtout à ne pas poser aux pauvres enfants dans l’espoir de leur faire réciter le livre comme une leçon bien apprise.

Mais je n’y voyais goutte. J’avais adoré le premier chapitre; les 130 pages suivantes, portant sur le monde du renseignement, me firent l’effet d’un jour de pluie et de brouillard. J’avoue qu’en partie je les lus dans l’espoir de retrouver les personnages et les lieux du premier chapitre – ce qui eut lieu, au bout de 130 pages. Mais en vérité, quel stupéfiant jour de pluie et de brouillard!

Même si je n’ai pas retrouvé tous mes esprits – j’ai lu le livre car je savais que le film était compliqué, et maintenant je vais aller voir le film alors que je n’ai rien compris au livre –, j’ai distingué, au travers de mon étourdissante myopie, quelques raisons à ma fascination:

– L’écriture est puissante, parfois poétique, évoquant l’indicible, toujours sobre, et Le Carré porte un amour aux personnages, même les plus déroutants, qui nous fait aimer l’humanité. Son héros (je ne vous dis pas son nom pour une raison que je ne peux pas vous dire ici) est déroutant et c’est un très beau héros. C’est déjà une raison suffisante.

– Le livre porte sur le monde du renseignement dans les années 1960-1970 (il est écrit en 1974), au moment de la guerre froide, dans ce drôle de monde dans lequel un monde en cachait alors un autre. L’auteur a travaillé dans ce milieu professionnel et diplomatique, qu’il connaît de l’intérieur et qu’il évoque avec un vocabulaire (traduit, en 1974, et non retraduit depuis) qui accumule l’argot du métier et les allusions humoristiques, sans doute très britanniques.

Mais est-ce que tout, d’une lecture, est dicible? Je crois que la sensation de cette lecture, même si j’ai eu des moments de découragement – à la fin le brouillard se dissipe un peu – , m’a tant plu que je vais non seulement aller voir le film mais aussi lire la suite de la trilogie.

The Help / La couleur des sentiments, de Kathryn Stockett puis de Tate Taylor.

Sur l’écran, les années soixante dans une des régions les plus racistes des États-Unis font merveille. Et l’histoire qui nous est contée également: celle des bonnes noires à Jackson, Mississipi, l’un des endroits où la ségrégation est la plus violence, le Klu-Klux-Klan le plus actif, et le racisme dans tous les esprits. La peur, aussi, au sein d’une société noire qui en a pris l’habitude. On est en 1963 – les images d’archives, le meurtre de l’activiste noir Medgar Evers, le début de la lutte pour les droits civiques, le fossé entre New York et le Sud profond. L’angle de vue est des plus réussis: celui des bonnes noires, des domestiques femmes, les dernières de cette société hyper-hiérarchisée, et qui font tout dans la maison de ces dames du Sud, entendent tout, voient tout, témoins intérieurs du fonctionnement d’une société ségréguée. Oh, pas nécessairement de grandes dames du Sud, puisque certaines semblent vivre dans des maisons peu vastes et arrangées chichement. Mais même pour ces milieux des catégories moyennes, ce sont des bonnes (the help) noires qui font la cuisine, le ménage, et surtout font l’éducation des petits enfants, ceux qui plus tard s’exprimeront pour que la ségrégation continue.

Et elles les aiment, ces enfants. Elles acquièrent non seulement des techniques pour le ménage, la cuisine, mais surtout une sensibilité affective immense, de par leur expérience en tant que « nourrice ».

Au fil de cette histoire, (un peu) longuement évoquée, une jeune femme qui veut devenir journaliste a l’idée de faire parler les bonnes. Projet risqué, fou, improbable. C’est le début d’une belle aventure humaine et politique, pleine de sens, d’humour aussi.

Allons voir donc, pour prolonger le plaisir, le livre qui fait fureur, le premier roman de Kathryn Stockett, un best seller, et pas uniquement aux État-Unis.

Déception, que l’on aurait pu sentir dès la vision du film: au-delà de l’histoire, et ceci malgré une construction intéressante – le récit vécu par plusieurs de ces femmes, noires, blanche, bonnes, fille de bonne famille – pas de point de vue, pas d’écriture. C’est plat et c’est ennuyeux. Pas de littérature. Si vous connaissez une fille d’une douzaine d’années qui adore les gros livres, offrez-lui sans hésiter. Pour le reste, vous risquez de croire que vous n’aimez plus lire, car cela ne nourrit pas son homme, ni sa femme, un livre qui ne fait que raconter.

De Pétrole! d’Upton Sinclair à There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson.

Ça alors! Le phénoménal film de Paul Thomas Anderson se fonde sur un livre tout aussi phénoménal, mais qui n’a pas grand chose de semblable. Pétrole! (Oil) date de 1927, c’est un roman d’un millier de pages. Dès les premières lignes, on est frappé par la vision stylisée du monde, et par ce père appelé tout au long du texte Papa, tout en rondeur et en méthode, plus stylisé qu’incarné. Quel contraste avec le personnage stupéfiant si violemment incarné par Daniel Day Lewis! Son fils, âgé de 12 ans en 1912, le suit sur les champs de pétrole comme son ombre et apprend tout de lui avec admiration.

L’affection respectueuse qui les lie ne tombera jamais dans la violence, malgré la différence qui singularise tout de suite son fils. Dès le début, la vie intérieure de Bunny, le fils de Papa, révèle une sensibilité qui n’occupe jamais son père. Durant sa jeunesse dorée, il révèle de plus en plus son sens de la justice. Son choix de faire des études vont définitivement, avec son exigence d’équité, l’éloigner du pétrole qui a enrichit son père, patient, déçu, puis qui se fait une raison.

L’extraction du pétrole, de sa recherche aux aspects financiers, est passée au crible, tout y est décrit avec minutie, des méthodes techniques aux pratiques sociales, c’est un document passionnant.

Une scène, entre d’autres, reste magistrale – elle est d’ailleurs restée dans l’esprit du fils, Bunny: c’est la réunion de petits propriétaires de terrains sous lesquels se trouve peut-être une fortune en pétrole, qui se chamaillent sur la défense de leurs intérêts. La perspective de l’enrichissement aiguise leur cupidité et la discussion dégénère en franches insultes; chaque personnage est croqué avec art. Quelle observation fine du social!

Peu à peu, le livre devient un roman initiatique. Centré sur Bunny, qui erre un peu à la recherche de son destin, mais qui sait de mieux en mieux à quoi dire non: à toutes les injustices que génère le capitalisme, et dont l’industrie du pétrole est un pilier. Tout comme le phénomène des preachers (Sinclair nous en offre un fabuleux personnage), qui s’enrichissent de manière éhontée sur le dos des la masse en besoin de croyances, ou comme l’industrie du cinéma, écorné en passant – nous sommes en Californie du Sud, et Angel City, la Los Angeles ainsi nommée par l’auteur, est le coeur d’un cinéma déjà puissant. L’évocation de la société riche des années 1920 est navrante, un monde au centre duquel règne la course à l’argent, où l’alcool coule à flot pour ceux qui peuvent en payer le prix (c’est la période très ambiguë de la Prohibition), où l’administration du Président Harding s’en met plein les poches (de nombreux scandales ont en effet éclaté pendant la courte année de son mandat présidentiel, même si on sait aujourd’hui qu’il n’était pas personnellement en cause). La critique de l’auteur est vive et incessante au sujet de l’administration Coolidge, républicain lui aussi (les temps sont durs pour les démocrates) qui exerce 10 ans de conservatisme dans cette Amérique de l’argent… Nous sommes à quelques mois du krach boursier de 1929!

Replacé dans son contexte, on lit avec amusement les pages sur la radio: cette nouveauté marqua les années 1920 dans tous les foyers (la fin du livre, très auditive, est surprenante), et l’auteur l’assimile à l’accès de tous rendu possible à la richesse, et instrument d’homogénéisation de masses dirigées en sous-main par les chefs du capitalisme… Aujourd’hui, la radio serait plutôt vue comme un instrument typiquement démocratique (en 1981 lorsque Mitterrand autorise les radios libres, un vent de démocratie souffle sur la France)… Même page amusante à propos du jazz, diabolisé (c’était le symbole de l’Amérique de l’argent aux yeux de la gauche), représentant la dégénérescence du capitalisme retournant aux pratiques sauvages d’un « Congo » inculte (sic! page 973).

Enfin, le roman devient un plaidoyer en faveur du socialisme, la Russie des Soviets étant décrite comme un « miracle ». Il faut alors faire un détour par l’auteur, Upton Sainclair, qui avec ses romans, notamment Jungle et Pétrole, fut l’un des promoteurs du socialisme aux États-Unis, à un moment où celui-ci était diabolisé, avec le communisme. Le roman récent Un pays à l’aube de Dennis Lehanne évoque aussi, dans les années 1920 à Boston, les luttes sociales, la peur terrible des « bolcheviques », des pratiques de grève, et les heurts que cela pouvait déclencher, évoque la même atmosphère de violence sociale.

Après cela, que dire du film, tout autre?

Paul Thomas Anderson, à quelque 35 ans, en a écrit le scénario, qui contient sans doute des éléments très personnels (il ressemblerait beaucoup à ce personnage autoritaire et sûr de lui) avant de le réaliser. Il en reprend certains aspects pour partir dans une toute autre direction. Le film est clairement centré sur le personnage du père, Daniel Plainview, qui n’a rien de bonhomme. Le personnage de preacher, qui travaille lui aussi d’arrache-pied à sa réussite avec un aplomb qui égale celui du pétrolier, est symétrique et opposé à celui de Plainview (le travail de Paul Dano est très bon et n’a été reconnu par aucun prix, alors que le film a obtenu de nombreux Oscars…). Objectif: s’enrichir, à tout prix. Le film est très violent, constamment sous une tension alimentée par la prestation très physique de Daniel Day Lewis, par la musique, par un scénario extrême. Cette violence était dans le texte d’Upton Sinclair, mais elle ne concernait les rapports sociaux et non le comportement des personnages.

La fameuse scène des petits propriétaires qui se chamaillent est reprise d’une manière significative du point de vue adopté par Anderson: si l’on entend tout de la réunion, on n’en voit que le visage de Daniel Plainview, cadré très près… Il fallait un comédien aussi exceptionnel que Daniel Day Lewis pour pouvoir se permettre cela, et rendre la scène passionnante! D’autres scènes collectives sont filmées de la même manière, sur le seul visage de Day Lewis. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est ce personnage totalement centré sur lui-même et sur sa réussite.

Le fils, enfant, dont l’origine est mystérieuse, suit son père avec admiration jusqu’à un accident qui le rend sourd, au cours duquel son père l’abandonne pour aller surveiller son puits de pétrole en flammes. À partir de là, l’enfant refuse de parler et s’enferme dans le silence, puis dans une autre vie, entouré par d’autres gens. Quelle belle trouvaille que cet épisode inventé par le scénariste! La faille brutalement révélée entre le père et le fils alimentera la misanthropie de Daniel Plainvew.

C’est un immense film, reposant sur les personnalités de Paul Thomas Daniel Day Lewis. Qui comporte cependant un hiatus, celui qui sépare l’enfance du petit garçon et l’adulte face à son père – la scène d’explication entre le père et le fils devenu adulte montre une relation complexe et nouvelle, que le spectateur doit prendre comme acquise alors que ne lui en a a été montrée que l’histoire.  L’atmosphère de mystère sombre et louche qui nimbe tout le film pousse cependant à accepter cette étrange coupure. Comme le titre There Will Be Blood l’annonce, il n’y aura pas de limites à la violence de cette histoire d’enrichissement nourri par la haine des hommes. Anderson retrouve Sinclair pour dire que la cupidité mène à une voie sans issue.

Pétrole! [Oil] roman américain d’Upton Sinclair, 1927.

There Will Be Blood, film américain de Paul Thomas Anderson, 2007.

No Country For Old Men, de Cormac McCarthy, puis des frères Coen.

Il est l’un des grands auteurs américains, et récemment La route a été adaptée de l’un de ses romans. Ses livres sont sombres, son écriture, à la fois brute et enfantine, touche directement le lecteur. No Country For Old Men est écrit et structuré avec sobriété, douze chapitres débutant à chaque fois par le discours de l’un des personnages – on devine assez rapidement lequel, par un mystérieux processus. Des réflexions sur l’état du monde dans lequel il vit, de son « pays » (le sud du Texas, qui touche la frontière avec le Mexique, comme les États-Unis), et regardant en arrière, sur l’histoire vécue par ses ancêtres et par les gens qui l’entourent. Une voix off. Dans chacun des douze chapitres, suit alors le récit d’une série de meurtres tournant autour d’une sombre affaire de drogue, dans la zone où Bell – c’est lui – est shérif depuis plus de trente ans. Un récit au présent, énumérant le détail matériel, additionnant les actes, sans fioriture, sans psychologie, sans ponctuation. Quelle plume!

En fond, acteur principal, un personnage terrible et implacable, insensible à la douleur, à la limite de l’humanité, avance au rythme de ses meurtres et progresse sans que rien ne puisse l’arrêter, méthodique et sans faille, suivant sa terrible mécanique. C’est lui qui est incarné avec une imposante maîtrise par Javier Bardem, énorme acteur dont le charisme foudroie le spectateur. Mais revenons au texte, pour comprendre ensuite l’esprit du film qui, adaptant deux ans après la sortie du roman, a pris des libertés avec le texte mais n’a rien trahi de l’écriture de McCarthy. Le film a reçu l’Oscar du meilleur scénario adapté.

Il saisit la lampe de chevet et tire sur le fil pour la débrancher et grimpe sur la commode et enfonce le volet avec le pied métallique de la lampe et l’enlève et regarde à l’intérieur. Il voit nettement les marques dans la poussière. Il redescend. Sa chemise est maculée de sang et de saletés tombées du mur et il l’enlève et retourne à la salle de bain et se lave et s’essuie avec une des serviettes de toilette. Puis il mouille la serviette et nettoie ses bottes et replie la serviette et nettoie les jambes de son jean. Il prend le fusil et retourne dans la chambre torse nu en tenant d’une main sa chemise roulée en boule. De nouveau il essuie les semelles de ses bottes sur la moquette et balaie une dernière fois la chambre du regard et sort.

Bell incarnant par ses questionnement l’humanité – qui à l’écran est Tommy Lee Jones, dont le regard dit déjà tout – et Chigurgh au nom et à l’être barbare ne se rencontreront jamais, malgré tous les efforts du shérif. Entre ces deux pôles se conduit une histoire sans pitié, et s’approfondissent jusqu’à une profonde complexité les pensées du shérif, qui se prépare, sans doute, à devenir l’un de ces vieillards desquels il aime à apprendre.

Et pourtant,

Tous négligent

Les monuments de l’intellect qui ne vieillit pas.

C’est ainsi que se termine la première strophe du poème Sailing to Byzantium (1926) de Yeats, immense auteur irlandais, inauguré par le vers éponyme,

That is no country for old men. The young…

L’écriture si singulière de McCarthy transmet une impression encore différente dans les dialogues, souvent sibyllins, parfois un rien teintés d’humour et d’absurdité, de quelque chose qui rappelle à la fois la gouaillerie de la littérature irlandaise et l’absurde de la littérature écossaise.

J’ai dit il y a quelqu’un qui sait où t’es?

Qui par exemple?

N’importe qui.

Vous.

Je ne sais pas où tu es parce que je ne sais pas qui tu es.

Alors on est deux dans le même sabot.

Tu ne sais pas qui tu es?

Non, ne dites pas de bêtises. Je ne sais pas qui vous êtes.

Eh bien, on va continuer comme ça, et on n’y perdra rien ni l’un ni l’autre. D’accord?

Une allure asociale et des gestes lents et méthodiques, le mot rare et la voix caverneuse, le Chigurgh que produit Javier Bardem fait peur par sa simple présence à l’écran, où il apparaît en premier lieu avec une arme insolite et redoutable. L’ensemble du film est lent, parsemé de situations à peine humoristiques, le temps d’une tirade (le conducteur qui déclare l’auto-stop dangereux à un homme qui fuit un tueur). Comme dans le livre de McCarthy, tout ce qui n’est pas nécessaire à l’action reste dans l’ombre, mystérieux, suggéré…. Ainsi l’étage supplémentaire dans l’immeuble de l’acheteur du deal raté. Ces angles morts sont importants pour la noirceur du tout, et pour la focalisation sur l’essentiel. Le cinéma, qui pourtant montre bien des films trop explicites, reste ici dans un minimalisme similaire à celui du texte d’origine. Mais ce ne sont pas les angles morts habituels d’un cinéma qui irait trop vite à la facilité: l’implacabilité passe avant le suspense. Ainsi la caméra montre l’issue de certaines situations (le détour d’une voiture derrière laquelle on pourrait croire que l’on va découvrir l’assassin…. qui n’y est pas).

Comme dans l’ouvrage, Chigurgh a affaire à forte partie, car celui après lequel il court est aussi méthodique et plein de sang-froid que lui – ce qui est rendu vraisemblable par le fait qu’il est un ancien du Vietnam. Tout en n’ayant rien d’inhumain, et ceci non pas seulement parce qu’il ne tue pas… Quoique… Il sème un certain nombre de victimes, y compris après sa mort. Comme s’ils traquaient des animaux, les deux personnages peuvent se pister en suivant les traces de sang… La première scène est une scène de chasse et les hommes qui entrent dans le film montrent, en plein désert, leur talent à savoir trouver les traces. Le contexte urbain ne change en rien cet aspect du film qui est une grande chasse d’un bout à l’autre.

C’est très tard que l’on retrouve le personnage, puis la voix/pensée du shérif Bell (Tommy Lee Jones). La structure n’a rien de celle du livre, avec cette alternance entre des faits brutaux et une voix qui cherche l’humanité perdue. Le film est centré sur Chigurgh, tout en ombres et en sobriété comme l’est le style de McCarthy. Une partie des réflexions de Bell est reversée dans les dialogues qu’il peut avoir avec d’autres personnages, notamment avec son adjoint qui n’y comprend rien, un vieux collègue qui est sur la même longueur d’ondes que lui… ce qui n’a pas du tout le même impact. Ces scènes n’ont ni teneur humoristique ni sens fort dans l’oeuvre. Cela ôte à ces réflexions toute leur force et renforce leur pathétique. Le livre faisait entendre une voix, avec ses doutes et ses forces – le film évoque un personnage un peu perdu.

Le générique de fin, qui commence sur le son du boitement de Chigurgh, à l’avancée imperturbable comme celle du temps, même après un sérieux accident, pour glisser vers la musique, est particulièrement réussi, et clôt un film magistral.

Cormac McCarthy, No Coutry For Old Men, 2005.

Ethan et Joel Coen, No Country For Old Men, 2007.